31/12/2017

La blochérisation

Les arguments, uniquement égocentrés, des partisans de Billag et les réactions qu’ils expriment sur les réseaux confirment qu’un phénomène inquiétant et dangereux se développe dans notre pays : se répand de plus en plus la pensée d’un entrepreneur qui doit sa fortune au commerce international mais qui en rejette toute réglementation, d’un nationaliste qui doit son succès politique à la peur de l’étranger et du changement, d’un homme âgé qui n’a que faire des conséquences de ses actes pour les générations futures. Moi d’abord, c’est son credo, qui devient celui d’un nombre grandissant d’adeptes, au détriment de ce qui a construit la Suisse et cimenté son histoire : les échanges et la solidarité. Sans ceux-ci, je peine à imaginer comment notre petit pays aurait pu survivre aux grands bouleversements du XXème siècle, ne pas éclater sous la force centrifuge de trois minorités linguistiques.

Or, la blochérisation, cette exaltation du Moi et la Suisse d’abord, menace très fortement ces deux pierres angulaires de notre survie.

Echanger signifie donner quelque chose contre autre chose, un bien, une parole, un sentiment, selon un principe de réciprocité. Par exemple, l’histoire nous montre que, pendant la deuxième guerre mondiale, le gouvernement helvétique a su donner et recevoir aussi bien avec le IIIème Reich qu’avec les Alliés, grand écart salutaire puisqu’il a tenu le pays en dehors du conflit. En revanche, les initiatives de l’UDC, que ce soit contre l’immigration de masse, contre les criminels ou les juges étrangers impliquent un mouvement à sens unique : nous prenons, les autres donnent, basta ! Ne nous étonnons pas des difficultés politico-diplomatiques qui en résultent ! Malgré tout notre savoir-faire, il devient de plus en plus ardu de trouver une monnaie d’échange avec nos partenaires étrangers, même si le milliard de solidarité peut actuellement jouer ce rôle. La blochérisation représente un réel danger dans un proche avenir : celui d’un déséquilibre des échanges internationaux conduisant inéluctablement à un isolement du pays, donc à un appauvrissement programmé dans tous les domaines, économique, politique, mais aussi sportif, intellectuel, culturel.

Etre solidaire commande de se préoccuper des minorités, de ceux qui n’ont rien ou peu, de ceux qui parlent une autre langue, de ceux qui croient en une autre religion. La dernière guerre qu’a connue la Suisse est celle du Sonderbund, qui a opposé 7 cantons catholiques aux cantons protestants en 1847. A cette occasion, il faut saluer le sens de la modération du vainqueur, « notre » général Dufour qui régla l’affaire en 27 jours, avec un nombre très limité de victimes (moins de cent morts…) et un contrôle serré des possibles exactions après la victoire. Certes, il faudra encore du temps[1] pour que la Suisse radicale, née à la Constitution de 1848, parvienne à un traitement solidaire des deux religions chrétiennes, mais cette lente évolution a permis de garantir la paix religieuse. Sur un autre plan, la grève d’Olten (12-14 novembre 1918) est la seule grève générale qu’a connue notre pays ; dans le domaine socio-économique, la paix du travail a aussi été instaurée. Historiquement s’est imposée la nécessité de considérer la résolution d’un conflit d’intérêts sou l’angle de la solidarité. Pourtant, actuellement, le référendum contre Prévoyance 2020, mené par l’UDC (et le PLR) et gagné grâce aux blochérisés à l’insu de leur plein gré de la gauche, l’initiative No Billag, celles, cantonales en Suisse allemande, qui visent à faire disparaître l’enseignement du français au primaire, vont en sens contraire toutes voiles dehors. Moi d’abord, et tant pis pour les autres, qu’ils soient rentiers AVS, habitants des régions périphériques ou francophones ! La blochérisation nous pousse à nous séparer les uns des autres, à diviser la population, à cliver la société.

Puisque l’époque est aux vœux, je vous adresse les miens, en commençant par celui-ci : qu’une prise de conscience de la blochérisation se répande plus vite que cette forme de pensée et que le même sursaut qui a rejeté la deuxième initiative pour le renvoi des criminels étrangers se manifeste contre No Billag le 4 mars 2018 ! Voilà qui en ferait à mes yeux une bonne année !

 

[1] Les articles d’exception de la Constitution de 1874 limitent l’influence du catholicisme et bannissent les Jésuites du pays.

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10/12/2017

Le blues du dimanche soir

Ainsi donc Trump reconnaît Jérusalem comme capitale d’Israël, enterre les accords d’Oslo, déjà mal en point, sans aucune considération pour la population musulmane, se moquant de la réprobation quasi universelle qu’il suscite. Rapport de force oblige, il joue les Israéliens contre les Palestiniens, et tant pis pour les dégâts !

La TG du samedi accompagne la révélation d’un nouveau cas d’abus sexuel dans un collège du discours de Mme Calmy-Rey pour le 30ème anniversaire du bureau de l’égalité entre femmes et hommes et de prévention des violences domestiques. « On parle du malaise des hommes, des excès du féminisme (…). Ces doutes, ces interrogations sont parfois aussi portées par des femmes. Ne nous leurrons pas, elles visent, je parle des doutes et des interrogations, surtout à maintenir les rapports de pouvoir d’aujourd’hui entre les femmes et les hommes. Elles visent à maintenir le statu quo ». La position est claire : rapport de pouvoir, rapport de force, dans lequel il n’y a pas d’espace pour la nuance. Les femmes contre les hommes, et tant pis pour eux (qui sait, peut-être, un peu pour elles aussi) !

A Genève, le Cartel intersyndical décrète une grève qui n’apparaît légitime qu’à ses yeux et à ceux des partis politiques qui défendent leur fond de commerce. Difficile en effet de croire que l’employé du secteur privé va compatir : réorganiser les professions étatiques de manière à ce que la plupart d’entre elles soient améliorées, notamment dans celles qui emploient une majorité de femmes, est-ce si terrible ? Recapitaliser à hauteur de 4,7 milliards une caisse de pension qui menace sinon de réduire drastiquement ses prestations, à la condition de passer à une primauté des cotisations comme elle se pratique dans quasi toutes les caisses privées, est-ce inique ? Dénoncer un budget déficitaire avec l’engagement de 300 nouveaux postes, dans une période très tendue pour les finances du canton, voté par le centre gauche en commission, est-ce réaliste ? La grève est un rapport de force ; au-delà de celui qui l'oppose au Conseil d'Etat, le Cartel joue ici les fonctionnaires contre les privés ! Et tant pis si l’écrasante majorité de ceux-ci pense que ceux-là sont des enfants gâtés !

En 1989 tombait le mur de Berlin ; je me souviens très bien de la joie et de l’enthousiasme partagés à l’occasion de la fin du monde bipolaire. Faut-il donc, 28 ans après, que nous nous ingénions à construire de plus en plus de murs ?

J’ai le blues du dimanche soir.

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03/12/2017

No Billag, no solidarité

A mes yeux, le principe de solidarité est constitutif du système démocratique ; on ne peut, en effet, affirmer l’égalité des droits politiques sans s’efforcer de réduire les inégalités dans les autres domaines. La Suisse, avec ses trois minorités romande, tessinoise et romanche, en est le parfait exemple : sans le principe de solidarité, la majorité alémanique pourrait imposer ses diktats, générant ainsi un déséquilibre chaotique, nuisible à tous.

Le service public constitue la concrétisation institutionnelle du principe de solidarité. L’école, par exemple, traite chaque élève, quelle que soit sa situation socio-culturelle, de la même façon et met en place des dispositifs pour aider la minorité de ceux qui sont en difficultés.

L’initiative no Billag vise exactement le contraire. Il s’agit de démanteler le service public et d’ouvrir la porte au marché libéral qui, par essence, se nourrit de concurrence et de profit. Comment ne pas voir dès lors que les minorités en seront profondément victimes, puisqu’elles ne représenteront qu’une clientèle réduite, inintéressante en termes de rentabilité pour des entreprises privées ?

Bien sûr, chacune et chacun trouveront une émission de la TSR qu’ils détestent ! Peut-être la TSR peut-elle faire plus avec moins ?  Personnellement, je ne suis pas un grand consommateur de ce média, mais je lui suis reconnaissant de nous offrir, à mes fils et à moi-même, amateurs de foot, ces soirées de la ligue des Champions, avec le récapitulatif de tous les buts, prestation qui n’existe, à ma connaissance, nulle part ailleurs, sur une chaîne privée ou publique.

Toutefois, l’essentiel n’est pas de gloser sur le mérite ou le démérite de la TSR, mais bien plutôt de constater à quel point le mouvement qui suit la pensée blochérienne prend de l’ampleur. Il ne s’agit plus de prendre en compte une minorité, de rassembler par le biais d’un consensus laborieusement élaboré par toutes les parties, comme ça été le cas dans notre pays jusqu’à récemment ; maintenant, il faut affirmer un rapport de force, essentiellement basé sur la libre économie de marché, séparer les personnes (le Suisse de l’étranger, la Suisse de l’étranger),  cliver la société (majorité  contre minorités de langues et de cultures, gagnants contre perdants et tant pis pour ceux-ci) !

L’initiative No Billag, directement issue de cette mouvance, obtient 57% d’intentions de vote dans le sondage rapporté ce matin dans les médias. Elle est clairement anti-solidaire et, comme telle, menace l’esprit de notre démocratie. J’ose espérer un sursaut de conscience face à ce danger, mais vous avoue ma crainte : le vent dominant couvre les appels à la raison !

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