09/01/2015

La violence et les hommes

 

Ma mère, qui avait vécu l’occupation japonaise aux Philippines durant la dernière guerre mondiale, nous racontait les horreurs commises par l’occupant ; les images construites par mon imaginaire d’enfant sont encore présentes à l’heure actuelle et vraisemblablement à l’origine du choix d’étudier l’histoire. Oui, il me fallait comprendre pour atténuer l’atteinte, domestiquer le ressenti, me rassurer en sachant pourquoi. J’ai commencé par le nazisme, poursuivi par l’antisémitisme, la colonisation, les révolutions,… ; et ça marche ! A chaque fois, le contexte historique amène son lot d’explications, permet d’élaborer une analyse propre à chaque événement, même avec les atrocités de Daesh.

 

Et puis, j’ai pris l’assassinat de Charlie en pleine gueule ! Peut-être bien parce qu’il me reporte à mon adolescence et à cet esprit contestataire, anticonformiste et rieur, développé par les Cavanna, Cabus, Wolinski et autres ténors du crayon, dans lequel je me reconnaissais tellement.

 

Et puis, j’ai compris avec les tripes, ce que les analyses historiques prises séparément ne peuvent faire comprendre intellectuellement : la récurrence, tout au long de l’histoire de l’humanité, des manifestations d’une violence extrême et inhumaine ne peut signifier qu’une chose : elle a existé, existe et existera en chacun de nous. Cabus, Wolinski, Charb et les autres n’ont pas été tués par des aliens venus d’une autre galaxie, mais bien par leurs semblables, nos frères humains selon l’expression de Villon.

 

Cette découverte, de ce qui est pour vous une évidence peut-être, me ramène à mes explosions colériques violentes (qui n’en a pas eu ?), m’éclaire sur un des combles à mes yeux de la violence, l’infanticide (par exemple, celui récents des 2 enfants zurichois par leur mère), questionne ma vision du bien et du mal.

 

Si le germe de la violence extrême est en chacun de nous, que faisons-nous pour empêcher qu’il prospère ? Sommes-nous conscients des ravages qu’il entraîne et comment réagit notre société pour y faire face ?

 

Il faut reconnaître ce potentiel nuisible de violence dans son universalité : il n’y a pas deux groupes, les bons d’un côté et les méchants de l’autre. Rien à voir avec les religions, tout à voir avec la condition humaine ! Il faut le dire et le redire, afin d’échapper à l’escalade exponentielle des violences communautaires!

 

Il faut s’appuyer sur les lieux de formation pour expliquer et encore expliquer : les écoles, mais aussi les églises de quelque religion qu’elles soient, les médias, les discours politiques.

 

Il faut soutenir les activités qui permettent de médiatiser la violence par le biais de son expression dans un cadre défini, qui permet son expression sans transgression, son exutoire acceptable : les sports et les arts.

 

Et surtout, il faut défendre l’humour, la dérision qui permettent de mettre à distance, de relativiser, car rien n’est assez sérieux, dans la petitesse de notre condition humaine, pour interdire qu’il ne soit pas pris au sérieux.

 

Pour ne pas devenir des bourreaux, soyons des Charlie, c’est la meilleure garantie !

 

 

 

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24/12/2014

Les voeux

 

 

C’est fou le nombre de cartes de vœux que je reçois, essentiellement en tant que député. Très jolies par ailleurs, rivalisant de couleurs et de papier de qualité. Tellement conventionnelles aussi qu’elles en deviennent administratives, impersonnelles. Mais bon, me direz-vous, c’est la tradition et ça permet de démarrer une collection. Tenez, j’en ai déjà 5 sur 8 du conseil d’Etat avec la Chancelière, toutes avec la même photo ! Vais-je  obtenir l’ensemble de la série ?

 

Une idée m’est venue, un peu écolo certes, mais rassurez-vous, les propriétaires de voitures ne courent aucun risque en poursuivant leur lecture ! Et si, à l’échelon communal ou cantonal (on peut rêver), les administrations, associations et entreprises acceptaient de renoncer à l’envoi de leurs cartes de vœux et consacraient les ¾ de ce budget pour alimenter un fonds destiné, par exemple, à promouvoir les énergies renouvelables ? Les gestionnaires de ce fonds publieraient sur les réseaux les noms des donateurs, en guise de meilleurs vœux pour notre planète.

 

Bien sûr, les vœux personnels ne sont pas concernés et, d’ailleurs, par souci d’économies personnelles, je vais profiter de ce billet pour adresser les miens.

 

A ce député PLR qui, lorsque je décrivais au Grand-Conseil les conséquences d’un remplissage maximal des classes sur les élèves et les enseignants, a trouvé que je faisais du Zola avec un « pathos »  exagéré, à tous ceux qui ont voté le budget 2015 de notre république et canton, je leur souhaite un accroissement du taux d’empathie (du grec ancien ἐν, dans, à l'intérieur et πάθoς, souffrance, ce qui est éprouvé) à l’égard des citoyens qui sont en difficultés ou de ceux qui se consacrent au service et à l’enseignement publics !

 

Joyeuses fêtes à toutes et à tous !

 

 

 

 

 

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14/12/2014

Notre école en danger (2)

 

L’attaque politique : la même alliance de la droite de plus en plus dure qui a conclu le budget 2015 s’en prend donc à l’école primaire … pour commencer. Quels peuvent en être les motifs ?

 

Tout d’abord, une volonté de revanche contre la politique de Beer et les idées pédagogiques qui  présidaient à la rénovation du primaire des années 90. L’institution des directeurs,  celle du conseil d’établissement et son corollaire, le projet d’établissement ont suscité une réaction de rejet auprès d’une partie des enseignants ; perte de l’autonomie quasi totale de l’enseignant, dépenses de temps et d’énergie supplémentaires pour remplir une obligation qui ne faisait pas sens suivant le contexte local ont évidemment généré un fort ressentiment pour ceux qui n’y voyaient que renforcement de la hiérarchie et contrôle accru des maîtres. La roue a maintenant tourné, Beer est parti, une nouvelle conseillère d’Etat prend ses marques et la situation financière du canton fait tomber les tabous. L’heure est propice pour démanteler l’héritage politique honni. Mais au risque de perdre en coordination entre les écoles et entre les enseignants, ce qui se traduira par une moindre équité dans les parcours scolaires des élèves.

 

Ensuite vient l’invocation d’une figure tutélaire, celle du Maître, notable du village, qui instruit les enfants et guide les parents grâce à son savoir infaillible et reconnu, gardien de l’ordre et du sens. Figure rassurante et apaisante, surgie du temps où la postmodernité n’avait pas encore établi son chaos, où l’émigration de masse n’était pas encore un problème mondial, où la souveraineté nationale ou cantonale n’était pas contestée, où l’Occident régnait en maître des pensées, de la culture, de l’économie et de la politique ! Seulement voilà, aujourd’hui, l’école ne dispose plus du monopole des connaissances, le village local est devenu global et le prestige social a disparu ; les jeunes savent en fait beaucoup de choses, mais la majorité d’elles,  instantanées, de sources multiples, sans la moindre garantie de qualité, proviennent de la Toile. Bien sûr que le maître doit continuer à transmettre des connaissances scolaires, sans lesquelles certains apprentissages ne sont pas possibles, mais il est tenu d’élargir son champ de compétences et d’apprendre  aussi à ses élèves à trier les connaissances, à les critiquer pour ne pas en être les dupes, à les organiser pour savoir les utiliser. Face à un monde de plus en plus interconnecté et complexe, peut-il se contenter de rester dans une tour d’ivoire du savoir en ignorant ce qui se passe alentours, ou bien ne doit-il pas aider ses élèves à faire face à la complexité croissante qui peut devenir désespérante pour un individu ? Les savoirs sont certes essentiels et nécessaires, mais ils ne sont plus exclusivement scolaires et ne suffisent pas à éclairer le chemin de l’élève ; face à leur abondance qui peut l’engloutir, il doit pouvoir compter sur des maîtres qui l’aident à construire la bonne architecture de sa pensée.

 

Enfin, l’attaque vise  une mission de l’école, aussi importante que la transmission des savoirs, celle d’aider à la socialisation et à l’intégration des élèves dans notre communauté. Notre population compte plus de 40% d’allophones, une multitude de nationalités, une proportion croissante de familles qui doivent faire face à une paupérisation, voire à la précarité. Le soutien qu’amènent les enseignants à ce type d’élèves et de parents n’a pas de prix ;  il constitue l’une des principales raisons d’une réussite dont Genève peut, du moins jusqu’à présent, s’enorgueillir, l’intégration sociale dans un contexte multiculturel. Diminuer le temps de formation donc la qualité de celle-ci, prioriser la mission d’enseigner au risque de laisser de côté celles qui créent lien et intégration pour notre société, c’est bien le signe d’une politique qui augmente les clivages sociaux.

 

Mus par un esprit de revanche politique, occultant la complexité croissante de la réalité actuelle, insouciants de la mission sociale de l’école, ceux qui entraînent la majorité de droite de notre parlement font courir des dangers majeurs à notre système d’enseignement. Les premières victimes seront les élèves en difficultés, quelle que soit leur origine culturelle. Ceux-ci en en effet besoin d’enseignants formés de manière approfondie à des compétences autant sociales, psychologiques que didactiques et pédagogiques, avec un encadrement hiérarchique qui garantisse une équité de traitement pour tous les élèves.

 

La majorité issue de l’alliance du PLR et PDC avec la nouvelle force (MCG, UDC) écrasera vraisemblablement le budget de sa force de frappe. Reste encore à savoir si la population la suivra sur le chemin du démantèlement de l’école genevoise.

 

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