14/12/2014

Notre école en danger (2)

 

L’attaque politique : la même alliance de la droite de plus en plus dure qui a conclu le budget 2015 s’en prend donc à l’école primaire … pour commencer. Quels peuvent en être les motifs ?

 

Tout d’abord, une volonté de revanche contre la politique de Beer et les idées pédagogiques qui  présidaient à la rénovation du primaire des années 90. L’institution des directeurs,  celle du conseil d’établissement et son corollaire, le projet d’établissement ont suscité une réaction de rejet auprès d’une partie des enseignants ; perte de l’autonomie quasi totale de l’enseignant, dépenses de temps et d’énergie supplémentaires pour remplir une obligation qui ne faisait pas sens suivant le contexte local ont évidemment généré un fort ressentiment pour ceux qui n’y voyaient que renforcement de la hiérarchie et contrôle accru des maîtres. La roue a maintenant tourné, Beer est parti, une nouvelle conseillère d’Etat prend ses marques et la situation financière du canton fait tomber les tabous. L’heure est propice pour démanteler l’héritage politique honni. Mais au risque de perdre en coordination entre les écoles et entre les enseignants, ce qui se traduira par une moindre équité dans les parcours scolaires des élèves.

 

Ensuite vient l’invocation d’une figure tutélaire, celle du Maître, notable du village, qui instruit les enfants et guide les parents grâce à son savoir infaillible et reconnu, gardien de l’ordre et du sens. Figure rassurante et apaisante, surgie du temps où la postmodernité n’avait pas encore établi son chaos, où l’émigration de masse n’était pas encore un problème mondial, où la souveraineté nationale ou cantonale n’était pas contestée, où l’Occident régnait en maître des pensées, de la culture, de l’économie et de la politique ! Seulement voilà, aujourd’hui, l’école ne dispose plus du monopole des connaissances, le village local est devenu global et le prestige social a disparu ; les jeunes savent en fait beaucoup de choses, mais la majorité d’elles,  instantanées, de sources multiples, sans la moindre garantie de qualité, proviennent de la Toile. Bien sûr que le maître doit continuer à transmettre des connaissances scolaires, sans lesquelles certains apprentissages ne sont pas possibles, mais il est tenu d’élargir son champ de compétences et d’apprendre  aussi à ses élèves à trier les connaissances, à les critiquer pour ne pas en être les dupes, à les organiser pour savoir les utiliser. Face à un monde de plus en plus interconnecté et complexe, peut-il se contenter de rester dans une tour d’ivoire du savoir en ignorant ce qui se passe alentours, ou bien ne doit-il pas aider ses élèves à faire face à la complexité croissante qui peut devenir désespérante pour un individu ? Les savoirs sont certes essentiels et nécessaires, mais ils ne sont plus exclusivement scolaires et ne suffisent pas à éclairer le chemin de l’élève ; face à leur abondance qui peut l’engloutir, il doit pouvoir compter sur des maîtres qui l’aident à construire la bonne architecture de sa pensée.

 

Enfin, l’attaque vise  une mission de l’école, aussi importante que la transmission des savoirs, celle d’aider à la socialisation et à l’intégration des élèves dans notre communauté. Notre population compte plus de 40% d’allophones, une multitude de nationalités, une proportion croissante de familles qui doivent faire face à une paupérisation, voire à la précarité. Le soutien qu’amènent les enseignants à ce type d’élèves et de parents n’a pas de prix ;  il constitue l’une des principales raisons d’une réussite dont Genève peut, du moins jusqu’à présent, s’enorgueillir, l’intégration sociale dans un contexte multiculturel. Diminuer le temps de formation donc la qualité de celle-ci, prioriser la mission d’enseigner au risque de laisser de côté celles qui créent lien et intégration pour notre société, c’est bien le signe d’une politique qui augmente les clivages sociaux.

 

Mus par un esprit de revanche politique, occultant la complexité croissante de la réalité actuelle, insouciants de la mission sociale de l’école, ceux qui entraînent la majorité de droite de notre parlement font courir des dangers majeurs à notre système d’enseignement. Les premières victimes seront les élèves en difficultés, quelle que soit leur origine culturelle. Ceux-ci en en effet besoin d’enseignants formés de manière approfondie à des compétences autant sociales, psychologiques que didactiques et pédagogiques, avec un encadrement hiérarchique qui garantisse une équité de traitement pour tous les élèves.

 

La majorité issue de l’alliance du PLR et PDC avec la nouvelle force (MCG, UDC) écrasera vraisemblablement le budget de sa force de frappe. Reste encore à savoir si la population la suivra sur le chemin du démantèlement de l’école genevoise.

 

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12/12/2014

Notre école en danger (1)

 

La bataille de l’école genevoise a bel et bien débuté. Deux attaques violentes se sont produites à l’orée du budget 2015.

 

La première est politique : les partis dits de centre-droit s’allient avec ceux de droite-droite pour démanteler l’édifice en commençant par sa base, l’école primaire. Il s’agit de réduire la formation des instituteurs d’une année,  d’affaiblir l’autorité des directeurs d’établissement en les forçant à enseigner en parallèle, en les privant des aides que représentent les maîtres adjoints et les maîtres référents. En parallèle, le MCG en commission des finances fait adopter une mesure d’économie de 14 millions, d’abord ciblée sur l’école obligatoire, ensuite diluée dans l’ensemble des postes de la fonction publique.  L’enjeu est ici assez clair, il faut revenir à une école de transmission des savoirs,  tâche unique et essentielle préoccupation du maître.

 

La seconde est technocratique : la Cour des comptes règle celui du nouveau CO. Trop cher, puisqu’on aurait pu économiser 12 millions, en déplaçant les élèves tout au long de leur scolarité pour bourrer toutes les classes, en procédant à des licenciements et des  arrêts de formation. Pas assez efficace, puisque les élèves n’améliorent ni leur taux de réorientation positive, ni celui d’orientation professionnelle au 10ème degré. Bref, pas assez piloté et contrôlé ! L’enjeu est aussi transparent que le premier : l’école doit être menée avec toute la rigueur d’un management entrepreneurial, avec deux objectifs primordiaux, d’une part le profit (c’est-à-dire ici les économies à réaliser) et d’autre part  l’obligation de résultats (ici, amélioration quantitative des réorientations et meilleure adéquation des orientations avec les impératifs socioéconomiques).

 

Cette double attaque mérite d’être plus avant décryptée, ce que je ferai dans mes deux prochaines notes, mais d’ores et déjà, il faut insister sur les formidables dégâts qu’elle va entraîner : la subordination de la dimension humaine, constitutive de tout enseignement, à une vision idéologique obsolète et à une logique de rendement et d’efficience, constitutive de l’économie libérale.

 

Maintenant, il faut que se mobilisent tous ceux qui, comme moi, croient encore à l’école de Chavanne qui ne plaçait ni l’élève, ni le savoir, ni les économies au centre, mais tout simplement l’humain. Le premier rendez-vous est déjà fixé : il faudra être nombreux et décidés le 16 décembre !

 

Chavanne, reviens, ils sont devenus fous !

 

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30/11/2014

Haro sur l'école

 

Actuellement, ça pleut dru dans les propositions politiques pour le budget du DIP : une année de moins de formation pour les instituteurs ; les directeurs des écoles primaires doivent enseigner en parallèle et ils n’ont pas besoin d’aide sous forme de maîtres adjoints ou référents ; le MCG fait passer en commission des finances deux propositions pour 18 millions d’économie. Mais il n’y a pas que Genève qui rogne sur l’école,  Neuchâtel, le Valais et Fribourg aussi ! Sans parler des autres pays, comme la France par exemple.

 

Est-ce seulement les impératifs d’économie qui poussent à s’attaquer à la formation scolaire des enfants, jusqu’à présent considérée comme un investissement prioritaire pour une société ?

 

Je suis plutôt enclin à considérer cette démarche comme faisant partie d’un courant de pensée plus global, force réactive à la mondialisation et à la globalisation, dont les fondements sont la conservation et la tradition. La force centripète produite par les grands ensembles politiques et économiques (USA, Chine, Inde, Russie et Europe) génère des forces centrifuges violentes, politiques (la revendication de l’indépendance de la Catalogne, la partition inexorable de l’Ukraine, les revendications bretonnes, corses et helvétiques) et économiques (protectionnisme, préférence nationale, etc.). Le monde globalisé autour des grandes puissances en concurrence fait peur ! La tentation est forte de s’en écarter, de conserver nos spécificités locales, régionales ou nationales, de célébrer nos traditions pour résister, rester ce que nous avons été dans le passé. Il faut affirmer notre identité nationale, il faut se méfier de l’étranger qui ne la partage pas.

 

Ce courant de pensée, compréhensible, traverse actuellement toute la Suisse et dépasse les initiatives UDC ou assimilées qui fleurissent. La tendance est au repli, au retour à un passé qui ressemble de plus en plus à un fantasme de l’âge d’or.

 

Dans le grand courant de l’histoire, j’ignore quel impact aura cette réaction qui apparaît comme légitime en regard de la bureaucratie européenne ou de la guerre fiscale contre les banques suisses que mènent leurs concurrentes étrangères.  Quel nouvel équilibre en sortira, quel nouveau monde émergera du choc de ces deux forces ? Bien malin qui peut y répondre…

 

En revanche, je suis persuadé au moins d'une chose : affaiblir l’école et l’enseignement, en commençant par le degré primaire, est une erreur à ne pas commettre. Tout d’abord, la complexité croissante de notre environnement exige que le maître ne se contente plus d’apprendre à lire, écrire et compter ; il est nécessaire de préparer les élèves en primaire aussi à la socialisation, à l’intégration des différences qui ne cessent de croître dans la mondialisation, aux débuts d’une réflexion personnelle plutôt que de simplement redire ce que le prof a dit, à l’expression artistique qui lui donnera le sens du beau, bref à lui donner des outils pour l’armer face aux grandes problématiques que connaît notre temps. Ensuite, ceux qui font les frais des réductions budgétaires faites à l’école, sont toujours les mêmes : les élèves peu ou pas scolaires,  ceux qui traversent une phase difficile, soit dans leurs apprentissages, soit en famille, ceux qui viennent d’ailleurs et n’ont pas tout en main pour réussir. Rendre plus rudes les conditions d’enseignement, c’est s’attaquer indirectement à cette frange de la population scolaire ; en effet, alourdir la charge de l’enseignant revient à  donner à l’ensemble du système moins d’énergie, de motivation et d’attention pour ce type d’élèves qui en a tellement besoin. L’échec scolaire croît alors très vite et savez-vous quels sont ses coûts, sociaux et économiques ?  Incalculables !

 

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