06/01/2016

Le directeur d'école

Doit-il ou non enseigner ? Le débat agite notre République et pourtant la question est mal posée. Il conviendrait plutôt de se demander s’il peut encore enseigner. Comme d’autres fonctions, en effet, celle-ci n’a pas échappé à l’évolution socio-politique de ces dernières années.

Jadis, à l’âge d’or, le maître principal réglait la plupart des soucis, conseillait les jeunes et moins jeunes collègues, s’entretenait avec les rares parents mécontents, tout en menant sa propre classe d’une poigne directive. Lorsque le problème prenait une tournure délicate, le département envoyait le pompier en chef, l’inspecteur ou l’inspectrice, éteindre l’incendie. Bien sûr, la coordination entre les écoles n’était pas garantie,  le pouvoir de l’enseignant énorme, les récréations à horaire variable (du moins dans ma propre école, puisque c’était le maître principal qui sonnait la cloche de la rentrée en classe). Mais enfin, personne ne se plaignait véritablement et, mon Dieu, les élèves ne semblaient pas être trop prétérités par cet état de fait.

Pourtant, l’effet 30 glorieuses disparu, le vent d’ouest se mis à souffler de plus en plus fort : new public management, reporting, rendre compte et des comptes, évaluer chacun, comparer avec les autres systèmes (PISA), harmoniser sur le plan national (CDIP, plan d’études romand, Harmos). Le service public a perdu son essence faite de la solidarité entre la population et l’Etat, fondée sur le principe d’égalité de traitement et de confiance entre l’administration et le peuple ; le service public s’est transformé en diffuseur de services, les prestations dues à chaque individu lui conférant une fonction de client face à l’Etat. A noter que le Grand-Conseil a accepté ce changement, l’a même soutenu en adoptant la philosophie de la prestation de services, en réclamant toujours davantage d’outils de contrôle et de transparence financière.

Ce changement en profondeur a transformé l’institution scolaire en entreprise étatique délivrant le service d’enseigner, les parents et les élèves en clients, les enseignants en employés du service après-vente (comprenez après le paiement des impôts).  Les rapports entre la population et l’école ont donc évolué vers une logique du satisfait ou remboursé, ceux entre le monde politique et les profs vers un climat de méfiance réciproque, chaque partie étant à l’affût de la moindre erreur de l’autre dans une atmosphère de tension grandissante employeur-employés. Ce constat, qui n’a rien d’un jugement de valeur, implique évidemment une profonde transformation de la fonction même du directeur  d’école, promu volens, nolens, à un statut de manager d’entreprise. Dès lors peut-il encore se consacrer à l’enseignement quand il doit :

-          Répondre aux récriminations de plus en plus nombreuses de ses clients (un bon millier par établissement si l’on ne considère que les parents).

-          Faire appliquer les contraintes d’harmonisation, c’est-à-dire visiter en classe les enseignants et s’entretenir avec eux, plusieurs fois suivant le degré de résistance aux changements du collaborateur.

-          Veiller à mettre en place et à faire respecter les directives hiérarchiques qui tombent de plus en plus dru, dans une illusion de maîtrise des risques, pourtant inhérents à la nature humaine et donc incontournables.

-          Mener ou suivre d’innombrables séances de coordination, de bilan ou de fixation d’objectifs, que ce soit à l’intérieur de l’établissement ou en réponse à la convocation de la direction générale de l’enseignement obligatoire.

-          Assurer le suivi d’évaluation de chaque élève, dont ceux, dont le nombre croît exponentiellement, qui bénéficient de mesures de pédagogie particulière.

-          Gérer en tant que responsable RH l’ensemble de son personnel (entre 30 et 40 employés, profs, administratifs, psychologues ou éducateurs).

-          Etc…, j’en passe, la liste n’est pas exchaustive.

Une majorité du Grand Conseil, celui-là même qui a activement participé à l’évolution de la fonction, a décidé que oui. Personnellement, j’en doute, d’autant plus que ce métier n’a plus grand-chose à voir avec l’enseignement,  les compétences managériales supplantant celles en pédagogie ou en didactique.

Toutefois, l’essentiel à mes yeux ne réside pas là. Tout le monde ou presque reconnaît l’importance pour les élèves, les parents ou les profs de l’esprit de l’établissement, qui génère un sentiment d’appartenance à une communauté scolaire et à ses valeurs ; or, l’esprit n’existe pas sans l’âme… A mes yeux, selon la formule d’un fameux directeur du CO Voirets qui m’a précédé, la principale compétence requise est celle d’ «animateur », capable d’insuffler une âme (anima en latin) à la communauté scolaire. Les directeurs d’école actuels peuvent-ils encore être des « animateurs » ?

14:55 Publié dans Air du temps, Genève | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook | | | |

02/12/2015

Le nouveau road movie du PLR

Cher PLR,

J’espère que tu ne m’en voudras pas de te tutoyer,  user nos fonds de culotte sur les mêmes augustes sièges parlementaires, ça crée des liens et ça autorise à parler franchement. 

Alors donc, ton dernier road movie sur la mobilité est un véritable navet, désolé ! Entraîné par les nostalgiques d’Easy Rider et les derviches traverseurs de ton caucus, tu as sciemment rompu le compromis, patiemment négocié et élaboré par la sous-commission des transports au fil de plus de 20 séances de travail approfondi et sérieux.

Ton remake moderne de Fort Alamo dans lequel les méchants Indiens montés sur les vélos attaquent les 4x4 et les gros cubes des braves soldats, ta laïcisation d’un des 10 commandements « Le lac en voiture tu traverseras » t’ont permis de descendre en flèche l’adversité, tel Tom Cruise dans Top Gun !

Je me dois de te dire que ton scénario est navrant. Voici pourquoi :

Tout d’abord, tu démontres ainsi le peu de cas que tu fais du bien commun et pour quelles minorités sectorielles (motards et scootéristes, TCS) tu roules ! Pour les uns, il s’agissait de payer 20.- par année pour se garer au centre-ville, voilà une dépense somptuaire… Pour les autres qui réclament l’inscription de la traversée du lac, c’est d’autant plus idéologique que c’est inutile, puisque le peuple tranchera en 2016. En quoi ces deux amendements améliorent le projet pour la population ? Pourtant, selon la formule consacrée du début de chaque séance du Grand-Conseil, les députés doivent servir le bien de la République…

Ensuite, tu enterres l’occasion pour la politique genevoise de dépasser le stade politicien, celui des stratégies d’ego et de partis, pour parvenir, à l’instar de nos voisins vaudois, à partager une ligne directrice pour affronter un futur chargé d’incertitudes et d’obstacles. Nous voilà revenus à nos petites querelles, sempiternelles et improductives !

Enfin, tu affaiblis les chances que le peuple accepte le changement car il pourrait voter deux fois non, à l’initiative comme au contreprojet, et augmente les risques de te retrouver Grosjean comme devant si d’aventure et pourquoi pas, il acceptait l’initiative des Verts !

Cher PLR, arrête ton cinéma, retrouve certaines valeurs historiques que portaient le radical Guy Segond et le libéral Michel Halpérin par exemple, et de grâce, ne nous refais pas le coup de la co-production hollywoodienne avec le MCG à l’occasion du budget 2016 !

Bien à toi

17:36 Publié dans Air du temps, Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

11/11/2015

Enfants gâtés?

Haro sur la manifestation des fonctionnaires et leur importante mobilisation, tant de la droite que des médias en général ! Comment osent-ils, privilégiés qu’ils sont,  s’opposer à l’effort « raisonnable » d’augmentation de travail de 2 heures hebdomadaires et de réduction linéaire d’effectifs de 5% en 3 ans ?

Premier argument : la fonction publique genevoise ne cesse de croître, 15% depuis 2010, 700 nouveaux postes dans le budget 2016. Est-ce donc la faute aux fonctionnaires ? Se reproduiraient-ils de manière spontanée et anarchique ? Voyons, un peu de sérieux ! L’augmentation des effectifs repose évidemment sur l’augmentation et le vieillissement de la population, Genève étant le centre urbain qui a connu la plus forte croissance démographique en Suisse ; il s’agit donc de faire face pour assurer les prestations en vigueur dans notre canton.

Deuxième argument : le salaire brut médian, 8666.-, rapporté à celui du privé genevois, 7042.-, et suisse, 7750. La différence repose sur le fait que l’Etat, qui n’a pas vocation de faire du profit sur ses employés, rétribue davantage les emplois peu ou moyennement qualifiés (nettoyeur, concierge, personnel administratif au niveau du CFC, etc.). En revanche, comme le démontre le tollé devant la prime payée aux 7 hauts cadres du département des finances, il se montre bien moins généreux que le privé pour les emplois à haute qualification. De plus, il faut remarquer la différence de 700.- entre le salaire médian genevois et le suisse ; elle démontre de manière peu flatteuse  comment le privé traite ses employés à Genève et pourrait donner à ceux-ci des raisons de revendiquer à leur tour… Dans le service public, on gagne donc plus dans certains métiers et moins dans d’autres à fort salaire. Est-ce donc choquant ou cela ne relève-t-il pas de la fonction sociale de l’Etat ?

Reste la caisse de pension, dans laquelle des sommes énormes sont investies, 800 millions déjà payés, 200 provisionnés et 140 annuels pendant 40 ans. Cette obligation de recapitalisation imposée par Berne a déjà produit un changement de prestations, revues à la baisse dans la nouvelle CPEG qui remplace l’ancienne CIA, « Rolls-Roys »  il est vrai des conditions de retraite. Faut-il encore revoir les conditions, reconsidérer la part employeur-employés ? La question est légitime, mais l’aborder exige, pour le moins,  la tenue de négociations avec les associations du personnel.

Or, le Conseil d’Etat, reprenant un projet de loi de l’UDC d’il y a 2 ans, n’a jamais discuté avec les représentant de la fonction publique de l’augmentation du temps de travail, ni d’ailleurs de la réduction linéaire de 5%. Est-ce que l’éditorialiste du Temps aurait également jugé « indécente » une grève des employés d’une entreprise dont la direction aurait abruptement décidé d’augmenter le temps de travail et de licencier 5% des employés ?

A l’évidence, tant le gouvernement que la droite et la plupart des médias ont trouvé à la fois la source des économies à faire et le bouc-émissaire responsable du déficit budgétaire et de la dette : la fonction publique. D’ailleurs les 2 seules petites mesures de ressources proposées par le CE sur la fiscalité  ont été balayées par la droite en commission des finances, confirmant cette volonté de faire passer seuls les fonctionnaires à la caisse. Et tant pis pour certaines catégories d’entre eux qui sont déjà à la limite de leurs possibilités, dans les secteurs de la santé, de la prise en charge sociale ou de l’enseignement !

Mais personne n’ose briser un tabou et poser la vraie question au peuple : voulez-vous maintenir les prestations publiques et donc nécessairement envisager une hausse fiscale proportionnée au revenu et à la fortune, ou, au contraire, renoncer à certaines prestations, et dans ce cas auxquelles ?

10:44 Publié dans Air du temps, Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |