09/11/2017

Le piège de la séduction

Après les dénonciations de Tarik Ramadan, d’autres suivent qui visent d’autres enseignants. Après balance ton porc, voici balance ton prof ! Et le monde de découvrir, ou  feindre de découvrir, le lupanar du DIP à la fin des trente glorieuses !

Je veux être clair : un-e enseignant-e (car il y aussi eu des femmes concernée) qui entretient une relation sexuelle avec un-e élève mineur-e au sens des art. 187 et 188 CP(1) commet un délit et doit être sanctionné par la justice. Je ne peux en aucun cas justifier un tel acte, mais peut-être est-il utile de tenter quelques pistes d’explication, ne serait-ce que pour éviter de diaboliser d’une part les profs coupables, et d’autre part, pour ne pas généraliser en anges d’une pureté immaculée toutes les victimes.

Tout d’abord, il convient de rappeler quelques éléments de bon sens : dans tout groupe mixte, que ce soit dans le domaine public ou dans le domaine privé, s’exercent les jeux de séduction. Les jeunes filles adolescentes, donc en recherche de soi-même, ont incontestablement une maturité plus avancée que leurs camarades garçons du même âge, qu’elles considèrent souvent comme encore très gamins ; un homme adulte peut leur paraître plus digne d’intérêt et de confiance. Inversément, l’archétype de la Lolita occupe souvent une place importante dans les fantasmes masculins. .Enfin, nous sommes tous, volens, nolens, sujets de notre libido.

Il faut ensuite prendre en compte le contexte historique : mai 68 et la pilule ont incontestablement libéré les mœurs et l’épidémie de sida n’est reconnue officiellement qu’à la fin des années 80. De plus, le phénomène de massification de l’enseignement secondaire produit ses puissants effets et le DIP engage à tour de bras des profs, jeunes pour la plupart ; la différence d’âge moyenne entre élèves et enseignants se réduit. Bref, certaines barrières sociales et éducatives ont volé en éclat, le corps professoral se retrouve plus proche de celui des élèves…

Mais surtout, il importe de considérer la spécificité de l’enseignement : travailler sur le désir, d’apprendre évidemment. Le défi numéro un de tout prof est en effet de parvenir à éveiller chez les élèves l’intérêt pour le savoir et les connaissances ; mais celui-ci n’est pas donné naturellement à tous, l’origine socio-culturelle joue ici un grand rôle. Donc, pour ceux qui n’ont pas envie, il s’agit d’éveiller le désir. Comment s’y prendre ? Comme toujours dans les relations humaines, par la séduction ! Celle-ci peut prendre plusieurs formes dans l’enseignement.

Il y a la séduction par la matière, le savoir, celle qu’exerce le prof passionné qui transmet la passion de sa discipline à certains de ses élèves ; il y a la séduction par le personnage, celle que pratique le prof brillant, bon et beau causeur, au sens de la répartie et de l’humour acéré ; et puis …

Lorsque vous êtes un prof passionné et passionnant, brillant de mille feux aux yeux d’un public inexpérimenté, vous allez allumer des étoiles d’admiration dans le regard de quelques élèves que vous fascinez, facilement j’en conviens. Et c’est là où le piège peut se refermer : tel Narcisse, vous risquez de plonger dans ce regard, qui vous renvoie un si beau reflet de vous-même que vous voulez concrétiser ce désir si fort, si absolu ! Patatras, le miroir se brise (parfois tout de suite, parfois après quelque temps, mais toujours) et vous vous noyez.

Cette histoire est un grand classique de l’enseignement : elle a toujours existé et existera toujours. Tout au plus peut-on mieux la réguler qu’à la fin des 30 glorieuses et, surtout mieux préparer les candidats à un poste à cette problématique, incontournable mais encore tabou à la fin de ma carrière. En outre, les cours d’éducation sexuelle pourraient (s’ils ne le font pas déjà) questionner le lien entre attirance intellectuelle ou humaine et attirance sexuelle dans la fantasmagorie adolescente.

Mais, de grâce, pas de mesure radicale, de celles qui gèleraient la libido des uns comme des autres dans le cadre scolaire. Ce serait la mort du désir et le triomphe de l’ennui à l’école !

 

 

(1)Art. 187 CP: Abus denfant

En Suisse, la majorité sexuelle est atteinte à l’âge de 16 ans. Si la différence d’âge entre les participants à des actes d’ordre sexuel est supérieure à trois ans et que la personne la plus jeune a moins de 16 ans, la plus âgée est punissable. Quant à la définition d’un acte d’ordre sexuel, elle est très large. Ainsi, embrasser avec la langue constitue déjà une agression sexuelle si la différence d’âge est supérieure à ce que la loi autorise.

Art. 188 CP: Actes dordre sexuel avec des personnes dépendantes

Est punissable celui qui commet un acte d’ordre sexuel avec un mineur ou une mineure de 16 à 18 ans en profitant de liens de dépendance. Il n’y a donc pas que l’âge de la victime qui importe mais aussi la relation de dépendance. Cette dépendance peut résulter de rapports d’éducation, de confiance ou de travail, ou de liens de dépendance résultant d’activités sportives, culturelles ou religieuses (entraîneur, coach, chef, etc.).

 

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17/10/2017

La responsabilité

Jeune prof, je m’étais engagé avec enthousiasme au comité de l’association des maîtres du CO où j’enseignais. Au cours de ma première année de mandat est arrivé le dossier d’une enseignante visée par un entretien de service pour raison de défaillances professionnelles à répétition. Objectivement, le cas était limpide : cette personne n’avait pas une posture professionnelle et s’avérait nocive pour ses élèves. Pourtant, contre mon avis, le comité a décidé de la défendre, parce qu’elle était membre de l’association et que tel était la priorité de celle-ci. A l’époque (déjà), choqué par cette position, j’ai démissionné du comité et pris de la distance avec l’association. On m’objectera que la première raison d’être d’un syndicat, c’est la défense de ses membres ; ok, mais celle-ci doit-elle être inconditionnelle, jusqu’au-boutiste et verrouillée ? N’est-ce pas perdre en crédibilité, donc en efficacité ?

40 ans plus tard, j’ai l’impression de revivre ce moment sur un plan général quand je vois comment le Cartel réagit dans les dossiers de la CPEG et de Score ; tantôt maniant l’hyperbole – Score est une « déclaration de guerre » -, tantôt le déni de réalité – le PL de Batou en injectant 800 millions permettra de gagner du temps pour réfléchir-, il adopte la même attitude inconditionnelle, jusqu’au-boutiste et fermée que celle que j’avais rencontrée 40 ans auparavant. Admettons quand même que ce corporatisme fonctionnaire, car c’en est clairement un, réponde aux aspirations de la majorité de ses membres de préserver le statut quo. Quoique, j’ai un petit doute, mais bon…

En revanche, en quoi répond-t-il aux aspirations de l’ensemble des citoyens ? La fonction publique genevoise, abondamment dotée en comparaison inter-cantonale, doit être modernisée dans son organisation et sa gestion, comme elle l’a déjà été dans d’autres cantons romands, et plusieurs professions en son sein doivent être réévaluées, conséquences inéluctables de l’évolution de notre société. Des mesures rapides pour une recapitalisation efficace de la caisse de retraite doivent être prises, comme un passage de la primauté de prestations à celle des cotisations, conséquences incontournables du droit fédéral et de l'équité envers les employés du privé.

Avoir la chance d’être élu au parlement cantonal m’a appris ce qu’est la responsabilité politique ; même si vous n’en portez qu’un centième, vous êtes tout de même en charge, en collaboration avec le CE, du fonctionnement d’un canton, en particulier avec l’établissement de son budget ! Cela me paraît incompatible avec des prises de position corporatistes, qui favoriseraient un groupe au détriment de l’ensemble de la population.

En vue du budget 2018, j’espère que chaque caucus du Grand-Conseil sera à la hauteur de la responsabilité qui lui incombe et que, dans cette période difficile, il pourra éviter la tentation corporatiste et électoraliste…

 P.S. Parfaitement conscient de la déception que j’inflige à mes anciens camarades et des éventuelles conséquences électorales, je préfère dire que me taire, car je porte aussi une autre responsabilité, la même que le prof devant ses élèves ou le directeur face à ses enseignants, celle du parler vrai.

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10/10/2017

Les étoiles politiques

                

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La commune de Grand-Saconnex a vite réagi : devant l’intervention du MCG, puis de la CICAD, elle a enlevé la petite étoile de shérif (à gauche) du « permis piéton » remis aux enfants des crèches qui ont suivi un cours d’éducation routière. Motif, d’après le parti politique, appuyé par la Coordination contre l’antisémitisme et la diffamation : « Il n’est pas tolérable qu’un symbole tellement chargé au niveau historique soit offert comme récompense (…) qu’une commune genevoise fasse l’apologie de cette période sombre de notre histoire ».(1)

Diable ! La chose paraît d’importance, mais peut-être pas dans le sens entendu par le MCG. Voyons pourquoi !

En premier lieu, la comparaison graphique ne convainc personne : l’étoile juive possède 6 branches et est formée par deux triangles équilatéraux tête-bêche, l’étoile du Grand-Saconnex présente 7 branches (un seul autre exemple similaire, si vous allez voir sur Google les images « étoile shérif ») et n’a aucune structure géométrique comparable ; seul point commun, la couleur.

Ensuite, les deux contextes se situent aux antipodes l’un de l’autre : comment faire le moindre lien entre la Shoah et une intervention de prévention routière dans les crèches d’une commune genevoise ? L’Histoire n’a de sens que si sa double dimension du temps et du lieu est respectée ; sinon, tout est dans tout et réciproquement, Napoléon, Hitler, Mao et Trump, même combat…

Dès lors, j’aurais envie de poser quelques questions aux trois protagonistes de cette « affaire » :

Au MCG, je demanderais : Avez-vous vérifié la ressemblance avec l’étoile juive avant de la dénoncer ? Est-ce que les shérifs américains actuels qui arborent leur étoile font aussi l’apologie d’une période sombre ? Ne serait-ce pas par opportunisme électoraliste que vous avez relayé une comparaison pour le moins oiseuse de quelques habitants, peu au fait de l’histoire ?

A la CICAD : Savez-vous qu’une bonne partie des étoiles de shérif comptent 6 branches et ont la même structure géométrique que l’étoile juive ? Faudrait-il dès lors recommander aux Etats-Unis de réfléchir « à utiliser un symbole moins connoté » ? Ne craignez-vous pas de perdre en crédibilité si vous réagissez à la moindre dénonciation, si farfelue soit-elle ?

Aux autorités communales : N’était-ce pas possible d’expliquer sereinement à vos deux interlocuteurs que l’étoile des petits shérifs de la route n’avait RIEN à voir avec celle que portaient les Juifs pendant le nazisme ? Est-ce par gain de paix et/ou par réaction aux pressions que vous avez décidé de la supprimer ? Allez-vous récupérer les 25 étoiles déjà distribuées et mettre en place un suivi psychologiques des 25 bambins déjà stigmatisés ?

L’extermination massive des Juifs pendant la deuxième guerre mondiale est objectivement un des événements historiques les plus dramatiques qu’a connu l’humanité. Symbolisé par l’étoile de David, il fait partie incontournable de notre devoir de mémoire. Alors, justement, respectons sa véritable dimension en ne l’accommodant pas à toutes les sauces et en montrant un minimum de rigueur intellectuelle et historique !

(1) Les citations sont tirées de l'article de la TDG de ce jour, 10 octobre 2017, p.19

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