15/09/2013

L'accueil continu, continu, continu...

Le 28 novembre 2010, la population acceptait avec enthousiasme la loi sur l’accueil continu des élèves : 81,1% de oui  de l’école obligatoire, CO compris. Comment pouvait-il en être autrement  lorsque l’immense majorité des parents doivent ou veulent travailler ? Sa concrétisation est en cours, mais doit affronter beaucoup d’obstacles avant sa réalisation ; lorsque ce sera le cas, une nouvelle mission particulière incombera à l’école, sans rapport direct avec l’enseignement.

Imaginons, de manière un peu caricaturale,  la journée d’école d’un élève de 14 ans que nous appellerons  Abdo.

6 heures : le réveil sonne, rien.

6h 30 : devant la menace paternelle du verre d’eau, Abdo finit par se lever.  Vite, faire son sac ! « Où ai-je pu mettre ce fichu carnet d’élève ? Bof, tant pis ! ». Pas le temps de déjeuner ni évidemment de se brosser les dents,  le convoi maternel part à 6h45 pile.

7h 05 : Abdo rentre dans la salle d’études ; un prof et quelques élèves s’y trouvent déjà, le premier censé surveiller et aider les seconds à faire leurs devoirs. « Tu es en retard ! L’étude commence à 7h ! »  Abdo sort nonchalamment  un cahier, l’ouvre, appuie son visage contre la paume de sa main et, comme les autres, gribouille vaguement quelques réponses, entre une conversation avec sa voisine et un bâillement.

8h : cours de maths, Abdo ressent des gargouillis dans son ventre et peine à se concentrer. 2 heures de maths, c’est long et dur !

9h 30 : ouf, la récréation. Vite un bon petit pain au chocolat, ça va mieux.

9h 45 : tiens, ce n’est pas le prof habituel ? Ah oui, c’est l’éducation routière.  Abdo suit distraitement les explications sur la sécurité.

10h 30 : français. La prof est accaparée par l’élève trisomique, intégré partiellement et très gentil, mais totalement décalé dans les apprentissages. Du coup, l’ambiance devient turbulente, Abdo s’en paie une bonne tranche.

11h 20 : fin des cours et reprise à 13h45.  

Abdo fait partie du premier service à la cafétéria du CO,  aménagée en vitesse et à moindres frais.  Un bruit constant, une assiette labellisée « fourchette verte » dans laquelle Abdo laisse consciencieusement les légumes.

Fin du premier service, il faut se rendre aux activités. Abdo a opté pour le cours d’échecs ; l’animateur, très sympa, tente de montrer un exemple d’ouverture ; la concentration de la dizaine  d’ados présents fluctue selon les matchs de ping-pong qui se déroulent sur les trois tables installées à côté d’eux, dans le hall.

13h45 : cours d’éducation à la santé.  Thème : l’alcool et les drogues ; à la fin, Abdo pense qu’il préfère les cours portant sur l’éducation sexuelle, on rigole davantage avec les copains.

15h 30 : pendant le cours de géographie, le doyen fait irruption dans la classe. «  José, Jean-Michel et Abdo, avec moi dans mon bureau ! ». Abdo n’en mène pas large, il ne savait pas que les parents de Sérafina pouvaient porter plainte pénale contre les moqueries et les insultes envers sa camarade de classe qu’avec ses potes, il écrivait sur Facebook.

16h 20 : les cours sont finis mais pas la journée d’Abdo. A nouveau, cercle d’étude ; faut bien faire ses devoirs et ses parents ont insisté, connaissant la difficulté de les exiger après le repas du soir et pendant la retransmission du match de foot. Bâillements  et gargouillis resurgissent.

17h 30 : basket, chic ! Dans la salle de gym, Abdo peut enfin se défouler physiquement ; quoique, l’entraîneur mandaté par le club de la commune, est très jeune et peine à canaliser ses joueurs, à leur faire respecter les règles. Le jeu est sans cesse arrêté.

18h30 : Abdo grimpe dans la voiture de son père ; comme la plupart de ses copains, il n’a pas pris de douche…

 

Abdo aura passé 11 heures et demi dans son établissement scolaire, reconductibles 3 fois dans la semaine, le mercredi après-midi de congé étant consacré à de nouvelles  activités, mais extrascolaires… Son école aura pris en charge, outre l’enseignement, des pans éducatifs entiers qui  reviennent pourtant aux parents en priorité.  N’y a-t-il pas là un déséquilibre qui s’amplifie ? Où sont les plages de liberté et de repos pour nos ados ? Voulez-vous vraiment inscrire votre fils ou votre fille à l’accueil continu ?

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10/09/2013

La première(?) lettre d'insultes

Il y a quelques mois, la TdG a publié une lettre de lecteur de ma plume sur la sécurité, « Les Yaka sécuritaires », dans laquelle je dénonçais les solutions  simplistes prônées face à un problème complexe.

Deux jours plus tard, je trouvais dans ma boîte une lettre d’insultes, m’intimant grossièrement de me taire, accompagnée d’un flyer délavé titré « Vieillards impotents,  vous pouvez encore être utiles au pays. Dénoncez vos voisins. ».

Au-delà du petit choc ressenti, une interrogation me taraude : comment être à ce point submergé par l’émotion, réagir aussi violemment face à des idées qui n’avaient pourtant rien de bien agressif ?

Certes, le sentiment d’insécurité est très répandu et forcément désagréable à porter, Genève n’est plus la ville d’il y a vingt ans, mais pouvait-il en être autrement ?

Ce type d’irruption émotionnelle me paraît devenir de plus en plus fréquent : si le logiciel SIGNA révèle le faible taux de violence dans les écoles, si seuls 5% des élèves du CO présentent des problèmes de comportement, il y a parmi eux des jeunes qui ne connaissent aucune limite, se laissent submerger par l’émotion et deviennent alors dangereux pour les autres et pour eux-mêmes. Comme pour certains parents, d’ailleurs, voire pour certains politiciens (cf. la note « Crier ou savoir travailler » sur le blog de Magali Origo), leur sentiment tient lieu de vérité. Je ressens, donc je suis !

Daniel Coleman  a dénoncé ce glissement de l’âge de la raison à celui de l’émotion dans un livre traduit en français sous le titre « L’intelligence émotionnelle » au milieu des années 90. Les conséquences nous deviennent de plus en plus perceptibles, alimentées par un battage médiatique intense (émissions de téléréalité, par exemple) qui accréditent la valeur du sentiment, du ressenti personnel, au détriment de celle des idées.

Or, l’exploitation des émotions et des sentiments représente une stratégie politique payante, même dans notre pays et dans notre canton, en témoignent les succès de l’UDC et du MCG.  J’espère que le futur parlement genevois comptera une majorité de députées et de députés qui préféreront le débat d’idées, la confrontation d’arguments rationnels,  au choc des émotions, à l’outrance des sentiments.

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19/08/2013

Ringard, le tronc commun en 9ème du CO?

D’aucuns diront que l’idée est dépassée, obsolète, que l’hétérogénéité a été balayée par le peuple le 4 mars 2001 et que la nouvelle structure du CO a été acceptée massivement par 75% le 17 mai 2009.

Et pourtant, cela ne devrait pas nous empêcher d’ouvrir les yeux, de prendre en compte la réalité du terrain,  d’en dénoncer les éventuels dysfonctionnements et de proposer des améliorations. L’enjeu est de taille, la formation de nos enfants et leur future intégration dans notre société.

Alors que voit-on dans les classes des écoles primaires et du CO ? Tout d’abord, un fort stress,  induit par des normes de passage considérablement relevées et  qui touche deux années, la dernière de l’école primaire puis la première du CO.

En 8 P, les parents s’inquiètent évidemment : va-t-il ou elle parvenir à réaliser les performances requises, surtout pour atteindre le regroupement 3 avec au minimum 2 fois 4.5 et une fois 5, pour un total de 14, alors qu’avant 12 suffisait pour aller en regroupement A ? Les élèves qui n’ont pas de très bonnes notes sont donc soumis à une pression familiale, autant que scolaire, à une forme d’exigence de performances à laquelle ils ne sont pas préparés.

En outre, l’enseignant primaire, un généraliste, voit son évaluation revêtir une importance pronostique primordiale, alors qu’il ne connaît pas les programmes des différentes branches du CO, ni leurs niveaux d’exigence. Ainsi, attribuer une note de 4 au lieu d’un 4.5 ou un 4.5 au lieu d’un 5 peut déclencher dans les familles et chez les élèves des réactions angoissées, voire un psychodrame en fin d’année ; or, tout professionnel  le sait, l’évaluation scolaire n’est pas une science exacte. Ensuite, la pression refait surface en première année du CO : vas-y, fais- toi remarquer par de bons résultats au plus vite, de façon à te voir proposer une passerelle qui te permettra de sauter dans le regroupement supérieur après un trimestre ! Ou, si tu rates ce coche, continue de bosser dur pour atteindre les normes  (4.8 de moyenne générale 1 seule note en-dessous de 4.0 à part français et maths) qui t’ouvriront les portes de la section supérieure en début d’année suivante.

Ce stress, trop important, est excessif et non productif.

Les élèves de 8ème  et 9ème sont des enfants et des préadolescents, ce ne sont pas des adultes miniatures qui ont atteint leur stade de maturité. Etres en devenir, ils ont droit aux erreurs, aux hésitations, au temps libre, aux derniers zestes de l’insouciance enfantine. Leur signaler une exigence de performances, pour certains inatteignables, ne va pas les faire mûrir plus vite ; au contraire, cela va les diviser en 2 catégories : les méritants d’un côté, ceux qui atteignent la barre et sont qualifiés (dans l'acceptation polysémique du terme) et les déméritants de l’autre, les disqualifiés. Pour ceux-ci, bonjour les dégâts sur l’image de soi, sur la confiance en eux-mêmes, avec les conséquences prévisibles sur des comportements déviants. A ce propos, je recommande le visionnement de l’émission « Spécimen » de la RTS du 19 juin 2013, intitulée « L’ado, ce drôle de zozo » ; entre d’autres éléments très intéressant, on y découvre les fâcheuses conséquences du stress excessif sur un cerveau adolescent, particulièrement sur le plan de la socialisation (http://www.rts.ch/video/emissions/specimen/5000684-la-construction-du-cerveau.html)

L’école obligatoire doit combattre le clivage de sa population et refuser d’en laisser, ne serait-ce qu'une petite partie, au bord du chemin.  Instaurer un tronc commun pour la première année du CO présente trois gros avantages :

1.       Permettre aux élèves, à nos enfants, de négocier le passage de l’école primaire de l’enfance au CO de l’adolescence, sans rajouter du stress à celui que le saut procure déjà.

2.       Enlever la dimension pronostique à l’évaluation du seul généraliste primaire pour la conférer à un collège d’enseignants  qui la réalisera en temps réel et en connaissance des programmes et exigences. L’orientation de chaque élève devrait s’avérer alors plus fluide.

3.       A coûts constants, plus vite et mieux aider les élèves en difficultés. En effet, à l’heure actuelle, les transferts promotionnels d’élèves se font très majoritairement lors de la première année. Le tronc commun rendrait les importants moyens financiers attribués aux passerelles disponibles pour des appuis ciblés sur les élèves en difficultés dès le début de l’année ; plus vite on intervient, moins le fossé ne se creuse et plus le pronostic est favorable, comme le prouve l’école hétérogène finlandaise et ses excellents résultats à PISA. Quant à l’effectif des classes, il tournerait entre 19 et 20 élèves, ce qui représente le même nombre de classes qu’actuellement.

Tentons de dépasser les querelles d’essence idéologique sur un système scolaire ou un autre ! Les motifs invoqués ci-dessus ne méritent-ils pas, pour le bien de nos élèves et de nos enfants, au moins la réouverture du débat ?

20:19 Publié dans Genève | Tags : tronc commun, co, stress | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |