11/03/2018

Le chômage et les chiffres

Poggia Barbey.jpgJe suis conscient de l’importance politique que revêt le pourcentage de chômeurs en baisse pour le magistrat en charge de la problématique, d’autant plus quand il appartient à un parti en difficultés. Je comprends également qu’en campagne électorale, la communication de la baisse du taux de chômage représente une plus- value politique, même si, comme le montre Alexandre de Senarclens, les chiffres demandent à être étayés et que la décrue représente 0.3%.

Toutefois, deux expressions, rapportées dans l’édition de la TdG du 9 mars, m’interpellent.

M.Barbey parle d’une « culture orientée résultats » et M. Poggia convoque le vieux dicton « On ne fait pas une omelette sans casser des œufs ». En clair, l’essentiel est le taux de réinsertion au détriment des dégâts humains collatéraux. Conception classique du management néolibéral, qui, en fixant des objectifs quantitatifs, détermine clairement que le profit de l’entreprise prime sur tout le reste.

Sauf que l’office de l’emploi est une administration publique, non une entreprise privée ! Sauf que le profit est directement lié à la satisfaction des clients de l’entreprise privée et que les clients de l’OCE sont les chômeurs et non les politiciens ou les médias ! Sauf que ce type de management a montré ses limites et que la plupart des entreprises en sont revenues, après avoir pris conscience d’une évidence : un travailleur content de son sort produit plus et mieux pour le bénéfice de l’entreprise.

Quelques questions s’imposent dès lors :

Peut-on manager une administration publique comme une entreprise privée ? Surtout lorsque ses prestations concernent des hommes et des femmes en difficultés, financières mais aussi psychologiques ?

N’y-a-t-il pas moyen de faire une culture orientée résultats qualitatifs sur le plan humain ?

Ne faut-il pas privilégier le temps de la prise en compte de chaque chômeur et la satisfaction du personnel par des conditions de travail qui permettent de le faire correctement, plutôt que le chiffre global du chômage ? Si la baisse de 0.3% coûte stress, démotivation et absentéisme, vaut-elle (au sens premier) la peine ?

A nouveau, je constate et regrette le fossé qui peut se creuser entre le terrain et la politique. Celle-ci, obnubilée par les enjeux qui lui sont propres, oublie que, tout là-bas, bien en dessous de la colline de St-Pierre, des femmes et des hommes sont en première ligne et paient, parfois chèrement, le prix de son isolement.

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26/02/2018

Une belle histoire

Il y a une quarantaine d’années, j’enseignais le français dans une classe de 8ème au CO (actuellement 10ème Harmos). Silvia était arrivée d’Argentine trois ans auparavant et comettait évidemment beaucoup de fautes d’orthographe. Mais déjà, elle faisait preuve d’un style étonnant à cet âge et surtout, d’un intérêt, d’une appétence pour les textes remarquables. Durant celle année-là, elle a travaillé véritablement d’arrache-pied, en plus de ce que l’école lui demandait, écrivant de nombreux textes spontanément, me les montrant pour que je les corrige. Détail amusant : si elle était la meilleure élève de la classe sur le plan de la créativité et de l’imagination, Joanna, venue de Finlande  4 ans auparavant, remportait, elle, la palme du français technique (orthographe, grammaire, analyse).

Mais, au début de l’année suivante, la famille dut quitter Genève et rentrer à Buenos-Aires ; ce fut, pour Silvia, une déchirure, et, pour moi, la tristesse de perdre une passionnée de l’écriture. En guise d’au revoir, je lui ai fait découvrir la vieille ville et lui ai raconté l’histoire de Genève.

Le temps a coulé sous le pont du Mont-Blanc et sous « el puente de la Mujer », Silvia a mené de brillantes études et est devenue une journaliste littéraire, très connue et appréciée, animant de nombreuses émissions, écrivant de belles chroniques, faisant véritablement vivre la littérature, là-bas, tout là-bas. Comme nous sommes restés en contact, ce matin, je suis resté bouche bée devant son mur :

livre silvia.jpgLe livre sera disponible en librairie dans trois jours ! Appréciez le titre et l’illustration, de saison ! Imaginez ma joie de voir se concrétiser pleinement un travail d’écriture entamé 40 ans en arrière, avec le privilège d’en avoir été le témoin originel et celui, encore plus fort, de constater à quel point l’élève a dépassé le maître !

Cette belle histoire porte en elle plusieurs enseignements (c’est le cas de le dire !)

Premièrement, le métier de prof réserve des joies incroyables, car il permet de transmettre un goût, un intérêt, une passion pour les arts, les langues ou les sciences. J’ai vraiment eu la chance de le choisir !

Deuxièmement, une politique de fermeture des frontières n’est pas seulement un appauvrissement économique, mais aussi et surtout un appauvrissement humain et culturel.

Troisièmement, il est indispensable de garantir un niveau élevé de notre enseignement, en offrant une formation pédagogique de qualité et une confiance dans les rouages du DIP qui autorise les initiatives personnelles ou locales des enseignants. A trop codifier, trop réglementer, trop politiser, on va figer les acteurs dans des rôles stéréotypés et stériles.

Enfin, qu’on le veuille ou non, Genève, provinciale par certains côtés, possède une dimension internationale et porte son nom bien au-delà de notre pays. Que les défenseurs actuels (ou futurs) des petits prés carrés ne le négligent pas !

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21/01/2018

La fin du camp de ski?

Le récent arrêté du TF instaurant la gratuité totale des sorties scolaires met en grand danger celles-ci, dont le camp de ski et le voyage de fin de scolarité sont les fleurons.

Il y a une quinzaine d’années, directeur d’un CO, je cherchais un nouveau doyen (ou une nouvelle doyenne) et mon choix s’est porté sur celui qui défendait le projet d’organiser un camp de ski pour l’ensemble des élèves de 10èeme année (à l’époque, les 8èmes). En effet, le DIP avait supprimé, pour des raisons d’économie, la subvention de cette activité à tous les cycles ; seules quelques classes partaient goûter aux joies de la neige, la plupart composées d’élèves scolaires, avec des parents capables d’assumer les frais et des profs très motivés. Pour étendre à tout un degré, il nous a fallu trouver des appuis financiers auprès des différentes communes qui envoyaient leurs enfants au CO Voirets. C’est ici l’occasion de les remercier encore de leur générosité, chacune acceptant d’augmenter la subvention communale par élève. Pourtant, même avec cette manne, il nous était totalement impossible de couvrir les frais, très élevés, d’une telle opération. Les parents devaient mettre la main au portemonnaie, à hauteur d’environ 200.-, si je me souviens bien ; le conseiller social cherchait et trouvait des aides pour les élèves dont les parents étaient en difficultés financières.

Mais cela en valait la peine et le retour sur investissement s’est avéré très profitable : apprendre le vivre ensemble avec ses contraintes (partages, respect d’autrui, vaisselle, nettoyage,…), découvrir la neige  pour certains, commencer le ski pour beaucoup (environ 50%), faire l’expérience d’une courte autonomie (5 jours loin de Maman, Papa, c’était la première fois pour une bonne partie), pouvoir se montrer sous un autre éclairage qu’assis à son pupitre et faire preuve de compétences autres que scolaires (ce qui a pu parfois aider un conseil de classe dans son orientation), renforcer l’esprit d’appartenance à l’établissement (référence importante chez les adolescents), la liste est loin d’être exhaustive. Il faut aussi souligner l’investissement consenti par tous les profs qui montaient avec les élèves ; non, ce ne sont pas des vacances de ski, loin de là : debout tôt, couchés tard (chanter une berceuse ne suffit pas pour endormir des ados …), la journée est bien remplie entre l’organisation des activités avant et après le ski, l’accompagnement sur les pistes, le soin des petits bobos et des grandes tristesses, etc… Ils sont d’ailleurs tous sur les rotules lorsqu’ils reviennent !

De nombreux établissements du CO ont donc réintroduit le camp de ski et se trouvent désormais devant un gigantesque obstacle à sa poursuite. Le même que pour le voyage de fin de scolarité qui présente, outre l’expérience du vivre ensemble, l’intérêt d’expérimenter une découverte culturelle, sportive ou environnementale que la plupart des élèves n’auraient pas eu l’occasion de faire.

Désormais la question tombe dans le domaine politique. Face à l’énorme coût de la gratuité (12 millions pour Vaud, combien pour Genève ?), supprimer les sorties scolaires de ski et de fin de scolarité ou allouer les moyens qui les permettent ?

Le débat doit être mené ; pour ma part, je me contenterai de prétendre qu’une école restreinte aux seules activités scolaires aura de la peine à accomplir sa mission fondamentale, intégrer nos enfants dans notre société.

11:26 Publié dans Air du temps, Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | |