12/12/2014

Notre école en danger (1)

 

La bataille de l’école genevoise a bel et bien débuté. Deux attaques violentes se sont produites à l’orée du budget 2015.

 

La première est politique : les partis dits de centre-droit s’allient avec ceux de droite-droite pour démanteler l’édifice en commençant par sa base, l’école primaire. Il s’agit de réduire la formation des instituteurs d’une année,  d’affaiblir l’autorité des directeurs d’établissement en les forçant à enseigner en parallèle, en les privant des aides que représentent les maîtres adjoints et les maîtres référents. En parallèle, le MCG en commission des finances fait adopter une mesure d’économie de 14 millions, d’abord ciblée sur l’école obligatoire, ensuite diluée dans l’ensemble des postes de la fonction publique.  L’enjeu est ici assez clair, il faut revenir à une école de transmission des savoirs,  tâche unique et essentielle préoccupation du maître.

 

La seconde est technocratique : la Cour des comptes règle celui du nouveau CO. Trop cher, puisqu’on aurait pu économiser 12 millions, en déplaçant les élèves tout au long de leur scolarité pour bourrer toutes les classes, en procédant à des licenciements et des  arrêts de formation. Pas assez efficace, puisque les élèves n’améliorent ni leur taux de réorientation positive, ni celui d’orientation professionnelle au 10ème degré. Bref, pas assez piloté et contrôlé ! L’enjeu est aussi transparent que le premier : l’école doit être menée avec toute la rigueur d’un management entrepreneurial, avec deux objectifs primordiaux, d’une part le profit (c’est-à-dire ici les économies à réaliser) et d’autre part  l’obligation de résultats (ici, amélioration quantitative des réorientations et meilleure adéquation des orientations avec les impératifs socioéconomiques).

 

Cette double attaque mérite d’être plus avant décryptée, ce que je ferai dans mes deux prochaines notes, mais d’ores et déjà, il faut insister sur les formidables dégâts qu’elle va entraîner : la subordination de la dimension humaine, constitutive de tout enseignement, à une vision idéologique obsolète et à une logique de rendement et d’efficience, constitutive de l’économie libérale.

 

Maintenant, il faut que se mobilisent tous ceux qui, comme moi, croient encore à l’école de Chavanne qui ne plaçait ni l’élève, ni le savoir, ni les économies au centre, mais tout simplement l’humain. Le premier rendez-vous est déjà fixé : il faudra être nombreux et décidés le 16 décembre !

 

Chavanne, reviens, ils sont devenus fous !

 

10:10 Publié dans Air du temps, Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (14) | |  Facebook | | | |

30/11/2014

Haro sur l'école

 

Actuellement, ça pleut dru dans les propositions politiques pour le budget du DIP : une année de moins de formation pour les instituteurs ; les directeurs des écoles primaires doivent enseigner en parallèle et ils n’ont pas besoin d’aide sous forme de maîtres adjoints ou référents ; le MCG fait passer en commission des finances deux propositions pour 18 millions d’économie. Mais il n’y a pas que Genève qui rogne sur l’école,  Neuchâtel, le Valais et Fribourg aussi ! Sans parler des autres pays, comme la France par exemple.

 

Est-ce seulement les impératifs d’économie qui poussent à s’attaquer à la formation scolaire des enfants, jusqu’à présent considérée comme un investissement prioritaire pour une société ?

 

Je suis plutôt enclin à considérer cette démarche comme faisant partie d’un courant de pensée plus global, force réactive à la mondialisation et à la globalisation, dont les fondements sont la conservation et la tradition. La force centripète produite par les grands ensembles politiques et économiques (USA, Chine, Inde, Russie et Europe) génère des forces centrifuges violentes, politiques (la revendication de l’indépendance de la Catalogne, la partition inexorable de l’Ukraine, les revendications bretonnes, corses et helvétiques) et économiques (protectionnisme, préférence nationale, etc.). Le monde globalisé autour des grandes puissances en concurrence fait peur ! La tentation est forte de s’en écarter, de conserver nos spécificités locales, régionales ou nationales, de célébrer nos traditions pour résister, rester ce que nous avons été dans le passé. Il faut affirmer notre identité nationale, il faut se méfier de l’étranger qui ne la partage pas.

 

Ce courant de pensée, compréhensible, traverse actuellement toute la Suisse et dépasse les initiatives UDC ou assimilées qui fleurissent. La tendance est au repli, au retour à un passé qui ressemble de plus en plus à un fantasme de l’âge d’or.

 

Dans le grand courant de l’histoire, j’ignore quel impact aura cette réaction qui apparaît comme légitime en regard de la bureaucratie européenne ou de la guerre fiscale contre les banques suisses que mènent leurs concurrentes étrangères.  Quel nouvel équilibre en sortira, quel nouveau monde émergera du choc de ces deux forces ? Bien malin qui peut y répondre…

 

En revanche, je suis persuadé au moins d'une chose : affaiblir l’école et l’enseignement, en commençant par le degré primaire, est une erreur à ne pas commettre. Tout d’abord, la complexité croissante de notre environnement exige que le maître ne se contente plus d’apprendre à lire, écrire et compter ; il est nécessaire de préparer les élèves en primaire aussi à la socialisation, à l’intégration des différences qui ne cessent de croître dans la mondialisation, aux débuts d’une réflexion personnelle plutôt que de simplement redire ce que le prof a dit, à l’expression artistique qui lui donnera le sens du beau, bref à lui donner des outils pour l’armer face aux grandes problématiques que connaît notre temps. Ensuite, ceux qui font les frais des réductions budgétaires faites à l’école, sont toujours les mêmes : les élèves peu ou pas scolaires,  ceux qui traversent une phase difficile, soit dans leurs apprentissages, soit en famille, ceux qui viennent d’ailleurs et n’ont pas tout en main pour réussir. Rendre plus rudes les conditions d’enseignement, c’est s’attaquer indirectement à cette frange de la population scolaire ; en effet, alourdir la charge de l’enseignant revient à  donner à l’ensemble du système moins d’énergie, de motivation et d’attention pour ce type d’élèves qui en a tellement besoin. L’échec scolaire croît alors très vite et savez-vous quels sont ses coûts, sociaux et économiques ?  Incalculables !

 

17:21 Publié dans Air du temps, Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (17) | |  Facebook | | | |

17/11/2014

Les directeurs primaires au boulot!

 

La droite majoritaire du Grand-Conseil a voté la motion demandant que les directeurs d’école primaire enseignent à 50%. Hourrah, ils garderont donc un pied dans la réalité de la classe ! Hourrah, ils s’occuperont de tâches dévolues aux enseignants et nous feront réaliser ainsi des économies ! Hourrah, la postmodernité est vaincue et l’école retournera à son glorieux passé, celui de la totale indépendance de l’enseignant et de la totale dépendance de ses élèves ! Hourrah, une grosse scorie des années Beer disparaît !

 

Belle victoire mais sur quoi ? Contrairement à ce que pensent les gens qui ne connaissent pas l’organisation de l’école publique, c’est une victoire sur  un bon fonctionnement systémique de notre école genevoise qu’ils ont obtenue. En effet, la principale fonction d’une direction, qu’elle soit d’école ou d’entreprise, est dans la coordination de tous ses employés dans la réalisation de toutes les tâches qu’elle doit mener pour sortir le meilleur produit possible, qu’il soit un objet ou une prestation. Pas de miracle, demandez-donc aux entrepreneurs s’ils peuvent affaiblir leur échelle hiérarchique en gardant efficience et qualité !

 

L’école primaire genevoise avant l’arrivée des directeurs d’établissement ressemblait à une auberge espagnole! Chaque enseignant  y amenait ce que bon lui semblait en terme d’enseignement et de respect des directives ; certains envoyaient leurs élèves au CO sans avoir fait d’allemand, les orientaient quasi tous en regroupement prégymnasial , ne faisaient qu’effleurer l’histoire ou les sciences naturelles, etc. C’était, pour les élèves, le royaume de l’aléatoire, avec un flagrant manque d’équité entre eux. Les 25 inspecteurs couraient çà et là, éteignant les incendies individuels, mais ne parvenant pas à réaliser la cohérence dans et entre les 163 écoles primaires.

 

Or, je ne pense pas qu’il existe un couple de parents qui se satisfasse de laisser au hasard le futur scolaire de leur enfant ! Le grand bénéfice de la création des directions d’école primaire est d’avoir enfin amené dans notre premier ordre d’enseignement, celui qui assoit les bases de la scolarité, une harmonisation des pratiques enseignantes, de la cohérence dans les cursus scolaires, de l’équité dans le traitement des élèves. La fédération des parents de l’école primaire ne s’y est d’ailleurs pas trompée : le GAPP a envoyé aux députés une lettre expliquant pourquoi il était fermement opposé à cette motion.

 

Son acceptation par le Grand-Conseil affaiblit donc considérablement la fonction systémique primordiale du directeur d’école. C’est d’autant plus navrant qu’elle a été votée par la droite classique (PLR et PDC), la même qui vante le modèle d’entreprise libéral, qui repose justement sur les principes hiérarchiques d’efficience et de contrôle qualité, afin de minimiser au maximum la part de hasard dans la production. Pas très sympa d’enlever ces moyens lorsque l’Etat se les donne… C’est d’autant plus étonnant que, ce faisant, elle a offert un billet retour vers le passé à ces mêmes enseignants dont elle a toujours fustigé l’autonomie !

 

C’est bel et  bien une victoire à la Pyrrhus qu’elle célèbre et nos enfants qui en feront les frais !

 

13:37 Publié dans Air du temps, Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (22) | |  Facebook | | | |