26/03/2018

La raison d'Etat

La pratique politique de faire sauter un fusible n’est pas nouvelle, elle jalonne l’histoire des hauts fonctionnaires, à Genève ou ailleurs. Prenons, par exemple, les cas récents de M. Franziskakis, ancien directeur de Champ-Dollon, « promu » d’abord à l’Etat-Major du DES puis commissaire, ou celui de M. Pierre Kolly, ex directeur général de l’EO (école obligatoire), « promu » à être responsable de la politique des langues au DIP, avant de démissionner de lui-même.

Que voulez-vous, la raison d’Etat ne doit-elle pas primer ? Le ministre menacé ne doit-il pas se protéger ? D’ailleurs, si la politique était morale, ça se saurait ! Ce qui toutefois ne dispense pas chacun de ses acteurs d’avoir une éthique personnelle.

Mme Sawerschel a donc rejoint la liste des sacrifiés pour raison d’Etat. A une nuance près par rapport aux deux exemples cités et à l’immense majorité des autres : l’absence de toute négociation (qui assure le silence public du sacrifié) et la brutale rapidité de sa suspension, qui pourrait d’ailleurs en compromettre la validité.

Comment expliquer cette précipitation de la conseillère d’Etat ? Peut-être en se basant sur le concept d’anxiété de masse, proposé par Jean-Jacques Courtine dans Histoire des émotions, vol. 3, , Seuil, automne 2017. Les réseaux sociaux donnent actuellement un formidable écho aux émotions, ressenties et partagées simultanément par un nombre considérable de personnes. Lorsque celles-ci sont constituées par le mélange, la confusion de plusieurs peurs, l’effet produit est d’entraîner une anxiété générale qui se déverse sur les réseaux, dans les médias et les cafés du commerce. La réponse politique ne peut être que de tenter de rassurer, tant bien que mal, et donc agir, pour démontrer que l’anxiété est prise au sérieux.

L’affaire Tariq Ramadan, fondement des tribulations actuelles du DIP genevois, a effectivement combiné plusieurs peurs, celle de l’abus sexuel de sa progéniture, à l’école qui plus est, la peur de l’islam et son corollaire, celle du terrorisme.  Ce cocktail détonnant a provoqué un tsunami d’anxiété générale ; la conseillère d’Etat a réagi en créant une ligne d’appel qui n’a visiblement pas calmé les esprits, réactivés par la dénonciation d’abus récents ; preuve en est la lettre de personnalités, plutôt de gauche, qui dénonçait une « omerta institutionnelle » et réclamaient une enquête à grands cris. En s’en prenant d’abord à la lettre de la missive (enquête administrative pas possible, dénonciation de la fuite sur l’enquête en cours), elle a renforcé plutôt qu’apaisé l’anxiété.  Sa décision plus tard d’ouvrir une enquête indépendante n’a pas suffi et, lorsque sort l’histoire du mandat, mise sous pression maximale (à un mois des élections !), elle croit devoir agir et vite : couper une tête importante pourrait, peut-être, diminuer l’angoisse et rétablir un peu d’apaisement.

Hélas, l’immédiateté brutale de la suspension de sa secrétaire générale risque de se retourner contre elle, en générant une autre forme d’anxiété, devant le manque de considération de la personne humaine qu’entraîne la politique.

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Commentaires

Si madame A.Emery-Torracinta n`avait pas suspendu sa fonctionnaire alors que les faits la concernant étaient avérés, on l`aurait brocardé aussi et probablement plus qu`on ne le fait maintenant car on l`aurait accusée d`indulgence féminine envers une autre femme. Il est toutefois possible que madame E-T, qui est une personne juste mais bienveillante, aurait pu se permettre plus d`indulgence si l`affaire Ramadan n`avait pas déja alimenté la hargne de ses détracteurs. A noter: alors meme que T.Ramadan est encore présumé innocent devant la justice, des médiocres l`utilisent déja comme arme politique.

Écrit par : JJ | 26/03/2018

N'oublions pas que Madame Emery-Torracinta a succédé à Monsieur Beer et Madame Brunschwig-Graf. Elle a donc trouvé un département malheureusement en état de délabrement avancé puisque depuis de trop nombreuses années on a d'abord voulu économiser énormément, puis pratiqué une généreuse politique des petits copains qui n'a pas forcément placé les personnes dans les postes dirigeants les plus adaptés à leurs compétences.
Cela étant, il n'en demeure pas moins qu'un zeste d'éthique professionnelle chez chacune des protagonistes aurait évité cette gabegie dont le DIP n'a guère besoin actuellement.
Quant à l'utilisation publique et politique qui est faite de tout ceci, c'est parfaitement lamentable car cela ne va pas améliorer la déontologie. Il est en effet fortement à craindre qu'une fois les élections passées, le soufflé retombe et que la vie départementale reprenne son triste cours.

Écrit par : Sérieux | 29/03/2018

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