18/01/2018

La démocratie libérée, vraiment?

C’est la conclusion à laquelle Céline Amaudruz parvient à la fin de sa prise de position pour l’initiative No Billag, relayée par la TG de ce jour. Il est intéressant de se pencher sur son argumentation.

  • La référence à Machiavel et à son fameux traité politique Le Prince pour affirmer que celui qui détient le pouvoir le conservera en contrôlant l’information. Certes, mais c’est aussi vrai pour conquérir le pouvoir, comme l’ont bien compris Berlusconi ou les Républicains américains. En outre, le Florentin dédie son traité à Laurent II de Médicis qui permet à cette famille de reprendre le pouvoir à Florence, en 1512, grâce à l’appui d’une armée espagnole, du Pape et de la Sainte Ligue. Nous sommes ici assez loin de la démocratie parlementaire multipartiste helvétique ! Ce qu’il faut lire entre les lignes, c’est que le pouvoir en Suisse serait aux mains d’une élite et que celle-ci utiliserait l’information pour le conserver. Or, et à ma connaissance personne n’a pu prouver le contraire, la télévision publique est dans notre pays totalement indépendante des instances politiques[1]. Nous retrouvons donc en filigrane la théorie du complot des élites, abusant de leur pouvoir au détriment du peuple, chère à l’UDC et démentie par la réalité.
  • Mme Amaudruz n’hésite pas ensuite à convoquer feu le président socialiste français (qui lui aussi avait lu Machiavel), François Mitterand himself, pour rappeler qu’il avait mis fin au monopole étatique sur la radio, donnant ainsi le départ aux radios « libres » et conférant au consommateur une offre riche et diverse. Certes, mais elle ne précise pas que notre paysage médiatique n’est pas dans une situation de monopole et qu’une partie de la redevance revient justement aux médias audiovisuels « libres ». Idée sous-entendue : Billag revient à offrir à la télévision publique suisse une situation monopolistique, qui entrave la liberté de commerce et pénalise les consommateurs. Faux encore, en regard de la réalité, il n’y a qu’à considérer le nombre sidérant de chaînes de TV auxquelles nous pouvons avoir accès, sans même parler des payantes !
  • On arrive ensuite au cœur de l’argumentaire : pourquoi celui qui ne consomme pas devrait-il payer ? Et cette extraordinaire inversion de l’esprit de la démocratie : prétendre que des médias publics et indépendants sont nécessaires au fonctionnement du système est une arrogance ! Le citoyen n’en a pas besoin pour penser, il est libre dans sa tête et indépendant, responsable et apte à savoir ce qui est bon pour lui, comme l’étaient nos ancêtres durant 7 siècles… Au-delà du tropisme UDC classique d’une histoire suisse fantasmée et mythifiée, deux questions se posent : tout d’abord, comment savoir ce qui est bon pour soi, spontanément, sans avoir des informations fiables ? Le citoyen suisse serait-il omniscient ? Ensuite, faut-il croire à la naïveté de la conseillère UDC qui semble ignorer que toute information commerciale est, par définition, orientée et lui rappeler que la critique des sources prend ses racines dans l’accès à des connaissances fiables, dépourvues d’enjeu commercial, politique ou économique ? Oui, « n’importe quel téléphone portable est à même de nous informer sur n’importe quel événement n’importe où sur la planète »[2], mais qu’est-ce qui la garantit ? L’information n’a-t-elle aucune valeur en soi, toutes sont-elles équivalentes, fake news comprises ? Apparaît ici la stratégie, souvent gagnante, de son parti : faire croire aux citoyens qu’ils n’ont pas besoin du savoir des autres, que la connaissance et l’esprit critique ne sont que des instruments de domination mis en place par des élites politiques ou intellectuelles pourries par leur pouvoir : le peuple, par essence, sait et il a toujours raison de suivre ses émotions et ses intuitions ! Au secours, qui a éteint les Lumières ?
  • Néanmoins, je rejoins Mme Amaudruz sur un point : « La clé d’un régime est dans l’information »[3]. Avec une conclusion radicalement opposée à la sienne : non, la clé n’appartient pas à chaque citoyen, elle ne peut être un sésame magique que chacun utilise au gré de son humeur et de ses envies si nous voulons que notre système démocratique perdure, tel qu’il a été et qu’il fait des envieux. La clé réside dans l’accès à une information fiable, non partisane et indépendante des pouvoirs économico-politiques.

Je peux admettre que la vision d’une société consommatrice d’informations, sans considération de leur valeur, dans laquelle les intérêts commerciaux et économiques seraient régis par la loi du marché et du plus fort, s’exprime démocratiquement. En revanche, je m’insurge lorsqu’elle avance masquée et se déguise sous les habits de la démocratie !

 

[1] Lire à ce propos dans le Temps d’aujourd’hui, p. 10, rubrique débats, l’opinion de 4 anciens journalistes à responsabilités de la RTS ou de l’ATS.

[2] Citation des propos de Mme Amaudruz.dans l’article.

[3] Citation de Alfred Sauvy, rapportée par Mme Amaudruz. Sauvy a aussi dit : « Bien informés, les hommes sont des citoyens ; mal informés, ils deviennent des sujets ».

11:48 Publié dans Air du temps, Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook | | | |

Commentaires

"Or, et à ma connaissance personne n’a pu prouver le contraire, la télévision publique est dans notre pays totalement indépendante des instances politiques"
Il est assez difficile de vous suivre sur ce point : chaque émission de radio ou de télévision en Suisse romande me paraît consacrée à la gloire de l'avenir radieux de l'humanité sous la houlette du Parti Socialiste Suisse et son Grand Dirigeant, l'Immense Fleuve de la Pensée Levrat...
Mais écoutez-vous cette radio et regardez-vous cette télé ?

Cela étant dit, la faute en revient principalement aux autre partis, qui ont abandonné depuis longtemps la lutte idéologique et ils sont les premiers responsables de cette situation, il ne faudrait pas l'oublier. On assiste justement à une prise de conscience de certains de l'UDC, justement. Qui comprennent bien que ce n'est pas défendre la Suisse que de supprimer ses médias nationaux...
Cette initiative est issue des milieux libertariens. Un de ses éminents représentants en Suisse est Stéphane Montabert, qui tient un blog sur 24 heures.
Il défendait il y a quelques temps l'idée que la police ne devrait pas exister, qu'elle ne devrait en tout cas pas avoir plus de droit à porter une arme que les autres citoyens : retour à la Loi de l'Ouest. A raison celui qui tire juste et rapidement...
En ce sens, No Billag est un poison mortel. Mais si cette initiative est refusée, ce que j'espère, il faudra lutter contre la main-mise absolue des socialos sur ces médias...

Écrit par : Géo | 18/01/2018

@Géo: l'un de mes anciens collègues du Grand-Conseil, socialiste, se plaint régulièrement sur les réseaux de l'omniprésence des PLR sur La Première...Perception différente!

Écrit par : Jean-Michel Bugnion | 18/01/2018

Peut-être, mais le fait est que la grande majorité des journalistes, animateurs et autres amuseurs se réclament de la gauche, ce qui n'est pas sans influence sur le déroulement des émissions. Vous avez déjà vu un sketch de ces soi-disant amuseurs, Vincent K et Vincent V ? Outre le fait qu'ils sont constamment aussi consternants qu'affligeants, ils sont complétement orientés. Et cela ne les rend pas plus drôles pour autant...

Écrit par : Géo | 18/01/2018

J'ai arrêté de lire votre article a la phrase:

"mais c’est aussi vrai pour conquérir le pouvoir, comme l’ont bien compris Berlusconi ou les Républicains américains"

Ok pour Berlusconi, mais vous savez comme moi que la quasi totalité des médias américains encensaient inconditionnellement Hillary la pourrie et démolissaient Trump. Et ils le font d'ailleurs encore.

Écrit par : Eastwood | 18/01/2018

@ Eastwood: et pourtant https://www.nextinpact.com/brief/aux-etats-unis--la-fcc-supprime-des-regles-anti-concentration-des-medias-1341.htm

Écrit par : Jean-Michel Bugnion | 18/01/2018

Ce qui est extraordinaire c'est que vous vous positionnez constamment non pas sur vos propres idées, mais en réaction des positions prises par l'UDC. Vous êtes toujours dans la réaction. De là à penser que vous êtes un réactionnaire, il y a un pas que je ne franchirai pas...

Votre lien en réaction(!) au commentaire d'Eastwood ne répond pas à son intervention, car il faisait certainement allusion à des médias comme le NYT, le Washington Post ou CNN entre autres. Tous de grands pourvoyeurs de mensonges sur Trump et la Russie. Entre autres.

Je vais vous révéler trois secrets:
1) Trump a réaliser un coup d'Etat en changeant les résultats de 3 Etats clés (pas lui tout seul hein!).
2) Ce coup d'Etat a répondu au coup d'Etat de Clinton pour écarter Bernie Sanders.
3) La divulgation des emails du DNC est le fait de Seth Rich dégoutté par ce à quoi il assistait au sein du PD. Vous connaissez naturellement la fin de l'histoire. Ou bien?

Et de toute façon, maintenant que vous êtes passé à droite, en quoi le libéralisme économique vous effaie-t-il?

Écrit par : Daniel | 19/01/2018

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