15/11/2017

La séduction, mot tabou à l'école?

Je souhaite ici présenter l’entier de mon raisonnement pour compléter l’article paru dans la TdG de ce jour qui ne pouvait offrir la place nécessaire à sa totalité.

Le point de départ est une simple constatation : les jeux de séduction entre, schématisons, un homme adulte et une jeune fille adolescente existent dans le cadre extrascolaire ; ils sont reconnus comme tels et pénalement sanctionnés (abus sexuel sur mineur) lorsqu’il y a passage à l’acte, mais ne génèrent pas les mêmes émotions, en intensité et en nombre, que quand ils se produisent au sein d’une école. Il y a là une résonnance particulière, un parfum de tabou.

Quelle est la première mission d’un prof ? Faire naître l’intérêt pour sa discipline et les connaissances qu’elle procure. C’est-à-dire éveiller chez l’élève le désir d’apprendre, de savoir, de grandir, désirs qui ne sont pas équitablement répartis.

Et quel est le moyen pour éveiller le désir ? La séduction ! Pour un prof, elle peut être intellectuelle (il sait plein de choses et il cause bien !), pédagogique (il explique bien et gère sans problème la classe), humaine (il est ferme mais bienveillant et a le sens de l’humour). A mes yeux, rien de plus mortellement ennuyant (donc tuant le désir) pour les élèves qu’un prof peu intéressant, peu clair dans ses propos et sa gestion de classe, avec une personnalité falote. Je persiste donc : la séduction est au centre de la relation entre un enseignant et ses élèves. Attention toutefois à ne pas tomber dans le piège qu’elle comporte !

Dans le 4ème de couverture d l’essai de Caroline de Mulder, Libido sciendi, le savant, le désir, la femme, paru au Seuil, en 2012, on peut lire ceci : « Si le lien entre désir de connaître (libido sciendi) et désir érotique (libido sentiendi) se trouve déjà suggéré dans les Ecritures, il devient explicite depuis la Renaissance et joue un rôle crucial dans la configuration de la science moderne. ». C’est peut-être bien là que se niche le tabou que j’ai, semble-t-il, dérangé : il ne peut y avoir de lien entre la séduction intellectuelle ou relationnelle et la libido dans le cadre scolaire. Comme si prof et élève devaient laisser leurs attributs psychiques et physiques au vestiaire avant de rentrer en classe ! Deux arguments qui me sont opposés dans l’article me paraissent révélateurs ; le premier dissocie la matière du messager, définissant la connaissance comme passionnante parce que libératrice de l’ignorance. Certes, sauf que la grande majorité des élèves adolescents ne considèrent le savoir comme désirable que lorsqu’il est incarné dans une figure humaine. D’ailleurs, ils disent beaucoup plus souvent « il est super, mon prof de philo ! (ou d’histoire) » que « C’est super, la philo ! (ou l’histoire) ». Le second demande de mettre fin immédiatement lorsque des signaux de séduction sensuelle et sexuelle sont envoyés par un élève. Outre le fait qu’il admet l’existence de ce que le tabou veut nier, il relève du précepte moral évident. Bien sûr qu’il faut être « bon » prof et ne pas tomber dans le piège, mais un « méchant » a toujours été bon auparavant et ce qui m’intéresse, c’est justement pourquoi il a basculé un jour.

Un tabou, c’est sa fonction, est rassurant pour tout le monde, mais comme tout interdit, il n’autorise que la parole qui dénonce la transgression, qui la condamne, non celle qui l’explique et qui cherche à la prévenir !

Je plaide pour oser faire sauter ce tabou, oser parler de la séduction et du désir en milieu scolaire, tout en réitérant l’illégalité du passage à l’acte évidemment :
Aux enseignants, par l’information et surtout la formation (initiale ou continue), ce qui semble avoir été initié d’après le psychologue interrogé dans l’article mais
qui n’a pu atteindre les profs préalablement formés.
Aux élèves, par le canal de l’équipe médico-psycho-sociale des établissements ou par celui des éducatrices à la santé. Et de me réjouir du rétablissement des cours d’éducation sexuelle au Collège, supprimés l’année passée par manque de moyens et rétablis aujourd’hui !

Oser en parler publiquement aussi pour que la société prenne conscience que la seule manière d’avoir la garantie d’un risque zéro serait de ne plus enseigner qu’à distance, en ligne. Et encore…

21:38 Publié dans Air du temps, Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Très bon article mais une question demeure malgré tout à savoir quel rôle est laissé aux parents et si l'éducation sexuelle enseignée à l'école ne correspond pas à la leur en fonction de leur propre vécu l'enfant alors se trouvera en porte à faux ce qui n'est pas et de très loin la meilleure manière de procéder
D'accord pour supprimer les tabous mais sachons tout de même respecter l'envie de s'éveiller ou pas à la sexualité qui ne doit pas être dogmatique sinon elle ne servira qu'à donner une idée fausse des relations entre hommes et femmes
D'autant plus avec ce harcèlement à l'égard des hommes pour qui draguer n'a jamais été considéré comme péché et heureusement pour les femmes de l'époque trop contentes d'avoir des regards masculins posés sur elles autres que celui de pasteurs coincés ou de voisins trop timorés
Bonne journée Monsieur Bugnion

Écrit par : lovejoei | 16/11/2017

Dans ce domaine de la séduction, vous auriez pu faire référence à un exemple célèbre: celui d'un certain Emmanuel Macron et de sa prof Brigitte !

À part ça, vous avez certainement abordé un sujet glissant. Mais vous avez raison de dire qu'il peut y avoir des cas limites et on ne devrait pas donner dans la chasse aux sorcières. Certains se souviennent-ils encore de l'affaire Russier sous le président Pompidou? Une enseignante condamnée pour détournement de mineur sur un de ses élèves s'était donné la mort. Interrogé à ce sujet lors d'une conférence de presse, Georges Pompidou avait eu une réponse brillante. Plus brillante en tous cas que celle de madame Brunschwig-Graf:

http://www.ina.fr/video/I00016723

Écrit par : Brigitte Macron | 16/11/2017

Tout ce que je peux vous dire, M.Bugnion, c'est qu'avec les malades qui nous dirigent ou qui nous causent dans le poste, vous devez vous estimer heureux d'être à la retraite. On s'est défendu contre les musulmans et ce sont maintenant leurs frères en idiotie qui nous tombent dessus et veulent revenir au temps de L'Inquisition. Ils n'ont pas encore gagné, ils ne gagneront plus jamais, mais ils sont encore très venimeux, les crotales chrétiens...

Écrit par : Géo | 16/11/2017

L'élitisme français a beaucoup de défauts mais en certaines circonstances, le misérabilisme intellectuel de nos dirigeants helvétiques fait peine à voir...

Écrit par : Géo | 16/11/2017

J'espère que quand vous étiez prof, vous explications étaient moins embrouillées.

C'est pourtant clair: l'affectif a sa place dans la relation prof/élève, pas le sexe. Pour un(e) prof digne de ce nom, une relation sexuelle avec un(e) élève ne s'envisage pas plus que pour un parent avec son enfant. Pas besoin de formation continue pour révéler cette évidence.

Écrit par : Michel | 16/11/2017

@ Michel: mais où lisez-vous donc que je justifie le sexe entre un prof et une élève?? J'essaie juste de comprendre pourquoi ce délit est parfois commis, tout en le condamnant expressément. J'interroge ce basculement pour le prévenir, en aucun cas pour le promouvoir. Vous me faites un procès d'intention totalement inadmissible!

Écrit par : Jean-Michel Bugnion | 16/11/2017

Monsieur Bugnion, veuillez relire calmement mes 4 lignes. Je ne suggère pas du tout que vous justifiez le sexe entre prof et élève. Je ne doute pas que vous êtes d'accord avec ce que j'écris.

Je vous critique sur la forme, pas sur le fond; manifestement certains lecteurs de votre blog vous ont mal compris, notamment en raison de l'usage malheureux des termes de séduction et de libido.

Écrit par : Michel | 16/11/2017

@ Michel: merci de me rassurer! Effectivement, je crois avoir fait ce que je dénonce à mon égard: une interprétation détournée de vos propos... Permettez-moi pourtant de rester convaincu que si l'usage des termes "séduction" et "libido" est malheureux (je vous cite) dans le cadre scolaire, c'est bien parce qu'on touche là à un tabou. Et que le propre du tabou, c'est de cacher les choses. Le fait qu'on en parle les fait surgir et, à mes yeux, on peut mieux les prévenir, les connaissant.

Écrit par : Jean-Michel Bugnion | 16/11/2017

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