06/09/2016

Un renvoi incompréhensible

Walat, Slava, Hazma et Redur ont entre 18 et 25 ans. Ce sont de jeunes frères et soeurs Kurdes de Syrie qui ont fui la guerre et sont arrivés à Genève le 9 octobre 2015. Ils ont élu Genève comme terre d’accueil car quelques membres de leur famille y résident et étaient prêts à les accueillir. Cependant, le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) a déclaré ne pas entrer en matière sur leur dossier et a ordonné leur renvoi vers la Croatie, en vertu des accords de Dublin. Or, ils n’ont que passé par la Croatie, quelques heures, juste le temps de recevoir un papier administratif qui atteste leur transit. Ils ne connaissent personne dans ce pays et, bien sûr, ignorent tout de la langue, alors qu’à Genève, ils sont socialement appréciés, bénéficient de leur environnement familial et progressent bien en français. Mais, seul Redur, le cadet de la fratrie, bénéficie d’un permis N, étant mineur au moment du dépôt de la demande d’asile, peut donc rester en Suisse. Ce matin, une opération de police a permis l’arrestation des trois aînés pour exécuter leur renvoi, d’une manière particulièrement choquante, au mépris des déclarations précédentes des autorités de l’OCP.

Les faits sont limpides : les autorités fédérales et genevoises (car elles ont le pouvoir de ne pas exécuter le renvoi) ont séparé une fratrie, laissant le cadet seul, envoyant ses aînés dans un pays totalement inconnu, sans la moindre connaissance linguistique, sans le moindre soutien possible, sans la garantie que leur traitement médical des traumatismes subis dans leur parcours migratoire puisse être poursuivi. Pourquoi ?

Bien sûr, j’entends déjà le qualificatif de Bisounours retentir : mus par nos risibles bons sentiments, nous qui dénonçons ce renvoi travestissons la réalité, la confondant avec nos rêves. Mais enfin, il y a trop de réfugiés chez nous, il faut donner des gages à la population apeurée par la crise migratoire, appliquer la loi strictement pour la rassurer !

Voyons donc la réalité en face : tout d’abord, il est irréaliste de penser régler le problème de la migration isolément, dans chaque pays. Les frontières sont trop poreuses, quoi qu’on fasse, le flux trop important pour éviter les arrivées, clandestines ou non ; une collaboration entre les différentes nations européennes est nécessaire, même si, actuellement, une majorité d’entre elles pense tout haut que, moins il y en a, plus on les renvoie selon les accords Dublin, mieux ça vaut pour soi-même. Or, si l’on prend la peine de penser globalement, ce ne peut être la solution, puisque, chacun se livrant à ce jeu, les migrants deviendront de plus en plus des cas sociaux, jetés d’un pays à l’autre comme des balles de ping-pong, accréditant ainsi la faillite de nos valeurs occidentales et notre faiblesse face à menace djihadiste. Comment la Croatie peut-elle ne pas nourrir de méfiance à l’égard de la Suisse devant l’arrivée de trois jeunes gens dont l’intégration lui posera indiscutablement problème, alors même qu’elle était en bonne voie dans notre pays ?

Ensuite, appeler à une application aveugle de la loi pour rassurer la population est un miroir aux alouettes. En effet, c’est faire passer la situation individuelle, donc l’être humain, en second plan. Le propre même des régimes totalitaires ! Le contraire des batailles menées par nos démocraties ! Dès que le critère de prise en compte de l’être humain n’est plus retenu, dès qu’il devient impossible de nuancer en fonction d’une situation individuelle, le risque est grand de voir le système entier glisser vers une application totalitaire des lois et menacer ainsi sa propre population, composée évidemment … d’êtres humains.

Le radicalisme islamique possède une caractéristique perverse, il entraîne le radicalisme opposé. Le choc des deux est alors en marche, et c’est exactement ce que souhaite le premier ! Même si c’est actuellement tendance, ne tombons pas dans le panneau et remercions les Bisounours de le dénoncer !

13:46 Publié dans Air du temps, Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook | | | |

Commentaires

La Croatie fait partie de l'UE. Prétendez-vous que la Suisse est meilleure que la Croatie ? Pourquoi signez des traités si on ne veut pas les appliquer. J'ai de la peine à vous suivre.

Écrit par : davide | 06/09/2016

@ davide: je voulais juste prendre l'exemple de ce renvoi pour illustrer le fait qu'un pays qui reçoit d'un autre pays des migrants qui commençaient à s'y intégrer pourrait en être mécontent, ce qui nuit à la collaboration entre ces deux nations. Regardez l'Italie qui se plaint de manière répétée des nombreux retours "Dublin" auxquels elle doit faire face! D'ailleurs, de plus en plus d'autres voix européennes dénoncent la pratique des retours "Dublin".

Écrit par : Jean-Michel Bugnion | 06/09/2016

De tout coeur avec vous et avec les Musa. cette histoire est navrante L'unique façon de comprendre cette décision est la question de la justice. Y a-t-il des requérants dans une situation semblable? Est-il possible de le savoir même et surtout s'ils ne bénéficient pas de l'appui de la population ?
Parce qu' il faut pouvoir assurer à tous le même traitement, en faisant " preuve de bon sens et d'humanisme" à quoi il faut ajouter d'équité, qui est l'application de la loi en tenant compte de la situation particulière objective. Dans le cas présent il s'agit de requérants qui, comme la plupart des requérants, ont besoin de retrouver une stabilité et un sens de sécurité, et qui plus est rencontrent précisément à Genève des conditions importantes pour atteindre ce but, c'est-à-dire un entourage familial qui s'y trouve, ce qu'ils n'ont pas en Croatie, tout simplement.

Écrit par : Claire Poncet | 06/09/2016

Sans doute pour détourner l'attention d'une bonne majorité de migrants qui se sont volatilisés dans la nature:


Les requérants fuient les centres

Entre 50 et 90% des demandeurs d'asile ne restent que très peu de temps dans les centres fédéraux d'accueil, selon une enquête du Matin Dimanche. Bon nombre d'entre eux disparaissent après une seule journée.

Les requérants disparaissent généralement avant le contrôle sanitaire et la prise des empreintes. On ignore où se rendent ces personnes. Certaines quittent peut-être la Suisse, mais il n'y a aucun moyen de s'en assurer.

Le Secrétariat aux migrations n'a pas confirmé ces chiffres, mais admet que, cet été, une forte proportion de requérants sont arrivés en Suisse et repartis presque immédiatement, alors qu'ils sont en situation irrégulière.

Teletext RTS du 4 septembre 2016 - http://www.teletext.ch/fr/Webtext

Écrit par : Patoucha | 06/09/2016

Et justement les Musa respectaient scrupuleusement l'obligation mensuelle de pointer à l'OCPM pur attester qu'ils ne disparaissaient pas dans la nature! Vraiment incompréhensible!

Écrit par : Jean-Michel Bugnion | 07/09/2016

Ce renvoi est navrant. Martin Luther King a dit : "Quand une injustice se produit quelque part, elle menace le monde entier."

Écrit par : Kissa | 06/09/2016

L'accord Dublin permet surtout de se débarasser de la patate chaude en disant, voyez on applique les accords internationaux, nous sommes des légalistes et on ne peut rien nous reprocher !

Mais il est hélas vrai, comme vous le dites très justement, quand l'être humain passe au second plan, il y a danger. (D'ailleurs la loi sur le renseignement serait bien capable, selon l'application que pourraient en faire certaines forces politiques de notre pays, de se retourner contre...le peuple !).

Tout ça pour citer Helvétius - je le cite beaucoup - qui a dit que "les hommes sont tellement bêtes qu'une violence répétée finit pas leur paraître un droit".

Ainsi donc la solution Dublin illustre à merveille le mot d'Helvétius. Je n'étais pas Charlie, mais je suis plutôt Bisounours...

Écrit par : Michel Sommer | 07/09/2016

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