21/06/2015

Vous avez dit sociothérapie?

 

« Vérité sortant du puits armée de son martinet pour châtier l’humanité »,
Jean-Léon Gérôme, 1896


 

Celle qui a payé de sa vie son magnifique engagement professionnel n’en finit pas de mourir : le dernier rapport Lador contredit le premier rapport Ziegler et replonge tout le monde dans  la valse nauséeuse des zones d’ombre. La commission d’enquête parlementaire pourra-t-elle les chasser et faire toute la lumière sur l’affaire ? A mon avis, c’est beaucoup lui demander et il est permis d’en douter. Voici pourquoi.

 

La politique et le risque : depuis que l’affaire a éclaté, le magistrat en charge du DES a réagi en serrant à fond tous les boulons ;  les congés, sorties et possibilités de travailler à l’extérieur ont été réduits drastiquement. Quitte d’ailleurs à être désavoué par le pouvoir judiciaire, comme pour le père pédophile confiné à  un isolement jugé illégal (TdG, 15 avril 2015) ou pour le brocanteur tueur (TdG du 6 juin 2015) ! On peut comprendre ce souci politique de tenter de se préserver d’une nouvelle tempête médiatico-populaire qui ne manquerait pas de se lever dans le cas d’un nouveau dérapage. Toutefois, il faut bien admettre, qu’on le veuille ou non, que les condamnés seront libérés un jour (durée maximale 20 ans d’emprisonnement), à part les cas rarissimes d’internement à vie.  De cette évidence découle la nécessité d’une politique de la réinsertion progressive des détenus par paliers (sorties, congés, travail à l’extérieur, etc.), accompagnée par un suivi administratif et thérapeutique au besoin, de manière à les préparer à retrouver la société, avec moins de risques de récidiver dans la délinquance. Moins de risques certes, mais sans garantie absolue, puisque le risque zéro en termes de comportement humain n’existe évidemment pas !  D’ailleurs qui d’entre nous peut honnêtement  affirmer qu’il ne commettra jamais le moindre délit ?

 

Première constatation : le risque zéro n’est que fantasme, même si aucune erreur n’est commise, un drame peut toujours survenir. Par conséquent,  il sera extrêmement difficile à la CEP de trier entre les différentes responsabilités des acteurs et les effets imprévisibles du hasard ; comment être sûr que si telle personne avait agi différemment, si telle information avait été partagée, le pire ne serait pas survenu ? Bien plus que de distribuer les cartons jaunes ou rouges, la commission devra identifier les effets du système en termes de risques encourus afin de les minimiser à l’avenir. Mais ceci reste une affaire d’interprétation, forcément subjective.  La seule garantie réelle serait de garder les détenus dangereux en enfermement à perpétuité, ce qui est à la fois contraire à la loi, à la morale et à l’esprit de la démocratie.

 

La confusion entre le concept de sociothérapie et sa mise en application : le drame de la Pâquerette n’a pas seulement mis en question le fonctionnement de cette unité et de ses liens avec le système judiciaire, il a aussi entraîné une contestation du concept de sociothérapie. D’après la définition du Robert, elle est une «Psychothérapie qui vise à l’intégration harmonieuse de l’individu dans un groupe ou à l’amélioration des relations dans un groupe, et utilise à cet effet les relations interindividuelles au sein du groupe. » N’est-ce pas le traitement par essence adéquat pour ceux qui ont commis des actes de violence grave envers leurs semblables ? N’est-ce pas logiquement la démarche pertinente pour ceux qui seront un jour libérés et à nouveau au contact de la société ?

 

Le bilan de La Pâquerette, après 27 ans d’existence et juste avant le drame, parle par lui-même : « Treize personnes ont été renvoyées pour des débuts de bagarre, il n’y a jamais eu de violence envers le personnel, ni de suicide et très peu de récidives parmi les pensionnaires libérés et aucune lors des sorties. », Le Temps, 21 septembre 2013. Pourtant, le pouvoir politique rechigne à recréer une unité de sociothérapie à Curabilis, préfère ouvrir un pavillon de mesures à l’automne plutôt que de donner de l’occupation aux sociothérapeutes qu’il emploie. Pire, il ferme aussi La Pâquerette des Champs, prolongation de la démarche qui assurait le lien dans la réinsertion sociale et proposait un suivi également au bénéfice d’un excellent bilan (voir l’article excellent du Temps du 16 juin 2015, Condamné à sortir, Fati Mansour). Tout se passe comme si la fameuse vox populi commandait l’abandon d’une conception pourtant éprouvée et pratiquée ailleurs avec succès (l’établissement de Saint-Jean dans le canton de Berne est un parfait exemple), de la nécessaire réinsertion des délinquants. Faut-il donc donner du crédit à cette réaction d’un internaute dans les commentaires d’un article de la Tribune de Genève du 5 février 2014 ? :
 "La sociothérapie est revue et corrigée pour Curabilis". pas de socio-machinchose... 4 murs, eau, pain sec et basta... Certes ca les aidera pas à se réintégrer, mais vu qu'avec le socio-machinchose, ils récidivent avant meme leur libération avec leur thérapeute, je vois pas l'interet. On les enferme à vie et basta. ».

 

La CEP aura donc la très délicate mission de naviguer entre concept et mise en application, entre émotions et raison, entre nécessité d’une démarche thérapeutique de réinsertion et aspiration à la sécurité de la population.

 

Tout le monde est au moins d’accord pour saluer la mémoire d’Adeline Morel, victime de son engagement professionnel au profit de la sociothérapie. Il est justifié qu’une commission d’enquête parlementaire amène son éclairage sur le drame et les dysfonctionnements qui l’ont accompagné. Mais ce ne sera et ne pourra être qu’un éclairage de plus ; ajouté aux 3 rapports déjà déposés, il amènera ses vérités qui, vraisemblablement, contrediront d’autres vérités. Parce que, dans le domaine des comportements humains notamment, la Vérité ne peut sortir du puits de notre condition. Parce qu’il est maintenant temps de l’admettre et de ne pas biffer à Genève la sociothérapie, dont Adeline Morel avait fait sa profession. Parce qu’il est temps à présent qu’elle puisse reposer en paix !

 

14:20 Publié dans Air du temps, Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

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