25/08/2014

(R)entrée scolaire: langue(s) au menu

 

Une ou deux langues à l’école primaire ? Le français en Suisse alémanique (l’allemand en Suisse romande) ou bien l’anglais ? Il faut que la Confédération intervienne ou il faut laisser les cantons libres de gérer leur scolarité ?

 

Le problème paraît complexe et les arguments volent drus ! Pourtant, il me semble que quelques évidences mériteraient d’être rappelées.

 

L’école est, par essence, formatrice d’une pensée et d’une culture, lieu d’apprentissage de compétences générales (lire,  compter, écrire, mais aussi s’exprimer, développer son esprit critique, adopter des règles sociales, etc.). Elle n’est pas utilitaire, ni au service de l’économie ni à celui des ambitions personnelles ou familiales, du moins durant la scolarité obligatoire et a fortiori, en primaire. Peut-être l’anglais est-il plus utile que le français ou l’allemand mais ce critère n’est pas pertinent pour l’école publique. Celle-ci doit prioritairement remplir sa mission essentielle : construire nos enfants, de toutes les origines, afin de les armer au mieux pour qu’ils trouvent leur place dans notre société, cantonale d’abord, nationale ensuite.

 

Le but premier d’une langue est de pouvoir communiquer ; lorsque vous prenez la peine de parler la langue de votre interlocuteur, différente de votre langue maternelle, vous entrez pour ainsi dire « chez lui », dans la culture et l’histoire de sa communauté. Lorsqu’un Romand s’adresse en allemand (sans préjuger de la qualité de l’expression) à un Alémanique, il s’ouvre à lui, reconnaissant l’importance culturelle qui fonde la langue. De même évidemment dans la situation inverse. Imaginez maintenant que les deux personnes se parlent en anglais ? Où est l’ouverture à l’autre qui démontre la volonté de communiquer ? Où est la reconnaissance de son importance ?

 

Le français ou l’allemand représentent des apprentissages difficiles, certes. Prétéritent-ils les élèves migrants ou en difficultés scolaires ? Mais les mathématiques ne sont-elles pas aussi difficiles ? Faudrait-il également envisager, avec cet argument, retarder leur apprentissage jusqu’au cycle d’orientation ? Par ailleurs, il faut se garder de généraliser une image compatissante et univoque de l’élève migrant ; il en existe des peu investis à l’école, des lents, des paniqués comme pour les élèves suisses, mais il y en a aussi des très motivés, doués, intéressés.  Je me souviens d’une classe de CO (10ème année selon le nouveau décompte) dans laquelle la meilleure élève en français technique était une Finlandaise arrivée 4 ans auparavant et la meilleure en expression écrite une Argentine, à Genève depuis 3 ans. Elle est devenue, depuis, une célèbre journaliste culturelle à Buenos Aires. Donc migrants ou non, telle n’est pas la question ; l’école ne doit-elle pas se montrer exigeante, entraîner tous les élèves à faire des efforts d’apprentissage, de façon à leur inculquer le principe de réalité, celui qui leur permet de savoir différer le plaisir immédiat dans la perspective d’un plus grand bénéfice récompensant l’effort ? Quant aux élèves qui rencontrent des difficultés à l’école, permettez-moi de vous dire que, durant ma longue carrière, ceux qui ne l’étaient que dans la seule branche de  l’allemand, se comptent sur les doigts d’une seule main.

 

Un dernier mot sur l’origine de la remise en cause des deux langues au primaire. Vous allez dire que je fais une fixette et vous aurez raison, mais c’est bien l’UDC qui tire les ficelles de cette attaque.  Est-ce seulement pour protéger les petits élèves des mauvaises notes en français ? Ne croyez-vous pas que ce parti poursuit un autre enjeu, plus politique et sournois ? Moins de français, c’est moins de communication de part et d’autre de la Sarine ; moins de français risque bien d’entraîner, en réponse,  moins d’allemand en Romandie ; moins de contacts, autres qu’utilitaires et en anglais, avec les Welches, moins de Hochdeutsch, c’est plus de repli entre soi, plus de dialectes, moins de communication et moins d’ouverture. Le réduit alpin revisité, quoi !

 

Toutefois, il ne faudrait pas balayer d’un revers de la main ce débat sur les langues, car il porte un problème sous-jacent  qui n’en est pas moins bien réel et bien préoccupant. C’est celui des standards européens qui déterminent les divers seuils d’acquisition d’une langue, quelle qu’elle soit. Les écoles ont dû se soumettre au Cadre européen commun de référence pour les langues (CECR), qui définit 6 niveaux de progression (A1, A2 pour les débutants, B1 et B2 pour les intermédiaires, C1 et C2 pour les avancés).

 

Or, l’Europe s’est montrée très ambitieuse, vraisemblablement parce que ses experts ont raisonné en fonction d’une langue apprise par immersion. De ce fait, à l’heure actuelle, ces standards appliqués au cursus de l’école publique sont inatteignables pour la majorité des élèves, ce qui occasionne des milliards de cheveux blancs à leurs enseignants de langue, désespérant de poursuivre des objectifs hors d’atteinte pour une bonne partie de leurs ouailles.

 

Alors, si ce débat débouche sur la vraie question, qui n’est pas le choix entre une ou deux langues à l’école primaire, mais bien l’application raisonnable du CECR en tenant compte du cursus de nos élèves à l’école publique, il aura toute sa raison d’avoir existé.

 

 

 

 

 

 

 

09:22 Publié dans Air du temps, Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Merci pour ce billet très intéressant Monsieur Bugnion !

Je retiens notamment ci :

" ... l’école ne doit-elle pas se montrer exigeante, entraîner tous les élèves à faire des efforts d’apprentissage, de façon à leur inculquer le principe de réalité, celui qui leur permet de savoir différer le plaisir immédiat dans la perspective d’un plus grand bénéfice récompensant l’effort ? "

Oui, c'est très exactement ceci. L'effort d'apprentissage est un investissement en quelque sorte, par opposition à la jouissance immédiate promise dans ce monde moderne où tout semble facile et où l'offre est tentante mais les crédits de consommation un asservissement.

Se former, apprendre, étudier libère, alors que l'ignorance asservit !

Cordialement !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 25/08/2014

Merci, Cher Monsieur, de ce beau billet, plein de bon sens qui devrait faire réfléchir tous ceux qui considèrent l'anglais comme la panacée aux problèmes de communication entre les gens de langue maternelle différente et qui essaient de nous faire croire que l'usage d'une troisième langue permettra une meilleure compréhension.

Personne n'a jamais contesté l'importance de l'anglais dans l'économie. Il est cependant abusif de vouloir écarter les autres langues, le rôle de l'école n'étant pas de préparer les enfants à entrer dans le monde de l'économie.

Continuons à imposer l'anglais dans les écoles et viendra alors le moment ou les débats parlementaires à Berne se dérouleront en anglais.

Is it really what we want ?...

Écrit par : Michel Sommer | 25/08/2014

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