08/06/2014

La démocratie d'opinion

 

Belle illustration de ce concept qu’a vécu le parlement genevois avec la proposition de CEP du PS et de l’UDC sur l’affaire de la Pâquerette.

 

L'expression "démocratie d'opinion" désigne un mode de fonctionnement du pouvoir politique dans lequel les décisions sont prises pour répondre aux désirs de l'opinion publique, censée correspondre à celle de la majorité des citoyens. Elle a occupé le devant de la scène lors de la dernière élection présidentielle en France, notre proche voisin influent… Ségolène Royal, puis Sarkozy ont  en effet  revendiqué une  relation transparente avec le public, de façon à pouvoir prendre en compte ses aspirations, au moment où elles s’expriment.

 

C’est exactement les mêmes motifs qui ont guidé les deux partis genevois, désireux d’amener des réponses à la pression publique qui s’est développée essentiellement à propos de la sanction – un blâme – qui a été infligée à la directrice de la Pâquerette.

 

On le comprend aisément : la démocratie d’opinion  est à l’opposé de la démocratie délibérative, celle que définissent nos institutions. L’une est dans l’immédiateté, l’autre dans le temps, parfois languissant, de la réflexion ; la première fait dans les sentiments, l’émotionnel, la seconde est contrainte au traitement rationnel ; les peurs traversent souvent l’opinion publique avec comme corollaire l’exigence de réponses rapides et de coupables désignés, alors que les commissions parlementaires doivent prendre le temps de collecter l’ensemble des connaissances nécessaires pour garantir un traitement équitable de la problématique.

 

Ainsi, les institutions politiques sont bousculées, parfois invalidées,  dans l’esprit dominant de notre époque qui voit la rupture entre la société et la politique, comme l’attestent la démission de Blocher du Conseil national ou le « Tous pourris » de notre MCG local.  Alain Duhamel, dans sa chronique parue dans Libération le 20 décembre 2006, le disait déjà : « A force de rejet des hommes politiques, de scepticisme vis-à-vis du système politique, de célébration de la société civile et de diabolisation de la société politique, la tentation de la démocratie d'opinion ne cesse de grandir : on privilégie les sentiments, les passions, les frustrations, les peurs et les rancœurs sur la rationalité, la cohérence, l'expérience, la connaissance. On maudit les élites et on encense les colères, on méprise les corps intermédiaires et on canonise les collectifs, on ignore le Parlement et on béatifie le mouvementisme, (…) ».

 

Amplement relayée par les medias et les réseaux sociaux, la démocratie d’opinion place chaque parti et chaque politicien devant un choix crucial. Coller à l’expression publique des insatisfactions nombreuses, inhérentes à la complexité de notre temps, et  vraisemblablement gagner des voix à l’avenir, quitte à discréditer les institutions, fragiliser notre système démocratique et devenir l’otage de ses électeurs ? Ou bien nager à contre-courant, exiger le respect des délibérations et de la conformité institutionnelle,  défendre un système politique, certes imparfait, mais qui a fait ses preuves pendant des siècles et que le monde nous envie ? Personnellement, je suis heureux d’appartenir à l’un des partis genevois qui a opté pour le second terme de l’alternative !

 

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Commentaires

Quand les politiciens sont corrompus ou incompétents, il est tout naturel que les citoyens manifestent leur mécontentement. Le députés sont aussi des citoyens. Nos institutions prévoient que le législatif contrôle l'exécutif. Etes-vous heureux d'avoir empêcher un contrôle parfaitement en accord avec nos règles constitutionnelles et la séparation des pouvoirs?

Nierez-vous que la politique des petits copains existe en notre beau pays?

Et j'ai souvenir que certaines décisions de l'autorité ont été récemment prises sous le coup de l'émotion.

Écrit par : Charles Liebermann | 08/06/2014

Pour le contrôle, il y a eu deux rapports de MM Ziegler et Chappuis; un troisième est à venir, sur la gestion du Sapem (service d'application des peines). Mais qui, de ceux qui manifestent leur mécontentement a pris la peine de les lire attentivement? En quoi les députés qui formeraient la commission d'enquête posséderaient plus d'informations et de compétences que les experts, rédacteurs des rapports? N'est-ce pas essentiellement la sanction de blâme envers la directrice de la Pâquerette, jugée trop clémente, qui suscite l'émotion publique? Pense-t-on, pensez-vous donc que cette sanction est issue d'une politique des petits copains sur cette base d'appréciation? Pouvez-vous croire un instant que si cette personne était lourdement responsable, elle s'en tirerait si facilement? Lisez les rapports et vous verrez qu'il s'agit d'une addition de plusieurs erreurs surtout imputables à un mode de fonctionnement, qui d'ailleurs est en voie de changement, bien plutôt que la responsabilité d'une personne! Maintenant, je vous concède que les député-e-s sont des citoyen-ne-s, aussi faillibles que les autres. Ce qui vaudrait aussi pour celles et ceux de la commission parlementaire, soumis à la pression de l'opinion qui veut un coupable à tout prix! Enfin, la séparation des pouvoirs commande en fait que, si elle désire, la famille de la victime dépose une plainte pénale. Dans ce cas, la justice conduira -et de manière plus efficace - l'investigation.

Écrit par : Jean-Michel Bugnion | 09/06/2014

Vous essayez - en vain - de noyer le poisson. Les rapports que vous mentionnez ont été commandés par l'exécutif et sont le fait de l'exécutif au profit de l'exécutif. Où est la séparation des pouvoirs? On reste entre personnes qui se connaissent et qui font tous partie à un titre ou à un autre de l'exécutif. Dois-je vous rappeler qui est Monsieur Ziegler? Vous parlez d'un dysfonctionnement? Qui est responsable de ce dysfonctionnement? Qui a nommé la directrice sanctionnée? Cette directrice n'est-elle pas un fusible? Dans certains pays une telle affaire se serait immanquablement terminée par une démission au niveau politique. Mais il semblerait qu'à Genève, personne n'est véritablement responsable politiquement. Politique du bouc émissaire? J'ai souvenir qu'un professeur a été renvoyé pour moins que ça.

Porter plainte? Contre qui? L'Etat? En invoquant quel article du code pénal?

Écrit par : Charles Liebermann | 09/06/2014

Je ne parviendrai évidemment pas à dissiper votre méfiance face au monde politique, d'ailleurs fortement partagée (voir la citation de Duhamel) et que je peux comprendre en partie. Elle est à la base de la démocratie d'opinion et vous amène à soupçonner d'emblée une collusion entre les intervenants politiques; mais c'est le rôle du Conseil d'Etat de nommer les experts et, à mes yeux, ce n'est pas parce que M. Ziegler a été, il y a longtemps, conseiller d'Etat qu'il se montre forcément conciliant avec le pouvoir exécutif, comme le montre au contraire la lecture de son rapport.
La vraie question porte sur la responsabilité politique. En effet, vous conviendrez que, si la directrice avait été licenciée, la polémique n'aurait pas vu le jour et l'affaire serait à présent classée. Cela aurait correspondu à la stratégie du fusible, régulièrement utilisée comme vous le rappelez. Or, ici, malgré la pression et les risques médiatico-politiques, le fusible n'a pas sauté; je ne peux donc m'empêcher de penser qu'il n'y avait pas de quoi. Partant, il reste comme responsable in fine le conseil d'Etat de l'époque in corpore, dont le président M. Beer avait d'ailleurs présenté des excuses officielles à la famille de la victime. Que devrait faire l'actuel? Démissionner en bloc? Malheureusement surviennent régulièrement des drames atroces; souvenez-vous, par exemple, du bébé de Meyrin, mort seul, sans soins, dans son appartement, parce que sa mère avait été arrêtée et ne l'avait pas signalé. Bel exemple aussi de dysfonctionnement de la communication et des services de l'Etat! Des tragédies issues d'erreurs se produiront toujours, les politiciens de l'exécutif et du législatif sont des êtres humains faillibles comme les autres, le risque zéro n'existera jamais. Faut-il à chaque fois, sous l'emprise d'une émotion certes légitime, qu'une ou des têtes roulent?
Pour la question pénale, je peux imaginer, sans être ni avocat, ni juriste, une plainte contre X au motif de non assistance en personne en danger.

Écrit par : Jean-Michel Bugnion | 09/06/2014

Bonjour Monsieur Bugnion

Juste pour dire être entièrement d'accord avec vos dires :-)

Bonne journée

Écrit par : absolom | 09/06/2014

quand l'assassinat d'une employée dans l'exécution de son travail
où l'employeur a manqué à son obligation d'assurer la sécurité de son employé

est suivi du mépris des victimes et famille et du changement d'avocat des victimes qui prend l'ascenseur,
il y a dysfonctionnements à répétition que les électeurs sont en droit de constater, de critiquer et de combattre.

Appeler ça de la démocratie d'opinion est un autre mépris, celui-là envers les électeurs.

Écrit par : pierre à feu | 09/06/2014

@ pierre à feu: Je vous rappelle que le processus institutionnel est encore en cours, puisque les résultats de l'enquête sur la gestion du Sapem (service d'application des peines) ne sont pas déposés. Comment appelez-vous une levée de boucliers citoyens, dont l'immense majorité n'a pas lu les rapports des enquêtes, qui s'indignent médiatiquement devant une sanction administrative trop clémente à leurs yeux et qui trouvent un relais auprès de partis politiques, désireux de répondre à leur attente?
J'ai la faiblesse de penser que hurler avec les loups n'appartient pas à mon éthique de parlementaire. Si vous et d'autres pensez que je vous méprise en tant qu'électeurs, nul doute que vous me sanctionnerez aux prochaines élections!

Écrit par : Jean-Michel Bugnion | 09/06/2014

Croyez-vous donc qu'un ancien conseiller d'Etat pourrait avoir l'idée de demander des sanctions contre un conseiller d'Etat en fonction ou un ex-conseiller d'Etat? Le conseil d'Etat in fine responsable? Les excuses? Trop facile et complètement insuffisant. Ca ne coûte rien. C'est ça le problème, in fine PERSONNE n'est responsable et on a trouvé un bouc émissaire, ce que fait également la pétition sur cette affaire (que je ne signerai pas, car elle demande de sanctionner UNE seule personne (bouc émissaire, fusible) avant même le résultat de l'enquête).

Faut-il donc vous rappeler que dans certains pays, une telle affaire se traduirait par la démission immédiate du ministre RESPONSABLE de ses services. On a vu avec l'affaire Muller que c'est ici très difficile pour un "responsable" politique de prendre ses responsabilités. Question d'éthique, pour ne pas dire de probité.

Dans le cas présent il faut être incapable, incompétent, privé de bon sens, pour laisser une femme accompagner un violeur récidiviste privé de sexe pendant plusieurs années. Qui a mis une ou des personnes incompétentes aux places de responsabilité qui étaient les leurs. Avons-nous les réponses à ces questions?

Écrit par : Charles Liebermann | 09/06/2014

Je vous donne raison sur deux points: la mort du bouc émissaire n'a jamais régler un problème, même si elle soulage les inconscients (au sens psy du terme). Laisser la sociothérapeute partir seule avec ce type de criminel est inacceptable, oui. Les rapports montrent bien l'existence d'une chaîne multicausale de dysfonctionnements qui se sont exercés durant un temps très long et qui ont amené l'issue fatale. Qui est responsable? Le ministre ancien de la sécurité, celui d'avant, l'actuel? Celui ancien ou nouveau de la santé? De plus, engager des personnes vous rend-il automatiquement responsable des erreurs qu'elles commettent? Votre souci est légitime, mais y répondre est complexe. Pour moi, l'essentiel est que les dysfonctionnements soient définitivement réglés, et ça, c'est de la responsabilité du Conseil d'Etat actuel en général, du conseiller d'Etat en charge de la sécurité en particulier, maintenant qu'il a subordonné à son département l'unité de psychothérapie.

Écrit par : Jean-Michel Bugnion | 09/06/2014

Juste pour votre mémoire M. Bugnion, cette levée de boucliers a été appelée ...
par l'attribution d'un nouveau poste HUG à la non-démission de la directrice de LaPâquerette
comme employeur soumise à l'obligation de sécurité de ses employés dans l'exécution de leur travail
et devant rendre des comptes pour non respect de ses obligations, dont l'assassinat d'Adeline est conséquence.

au lieu d'être licenciée pour faute grave, cette dame a obtenu un autre poste. Sanction normale pour une fonctionnaire comme pour vous qui ne tolérez pas de contradiction peut-être?

Que les démocrates d'opinions soient plus nombreux à s'ériger contre de tels fonctionnements genevois.

Écrit par : pierre à feu | 09/06/2014

Je ne pensais plus revenir aujourd'hui Monsieur Bugnion, mais force m'est de constater, avec votre permission:

Le rapport de M. Ziegler indique entre autre un problème de communication franco-suisse. La France n'aurait pas fait suivre un rapport citant la dangerosité de M. X. Donc la Pâquerette ne pouvait savoir...
Elle n'a de ce fait probablement fait qu'appliquer la "routine", M. X. n'étant à cette époque qu'un "violeur", récidiviste, mais non multi-récidiviste.

Je souhaite à d'aucuns d'imaginer le choc pour la directrice et son équipe. Il me paraît assez logique qu'elle reste dans l'univers des HUG, car je pense qu'elle y est aussi soignée que soignante. Il lui faudra vivre avec cette chose le reste de ses jours. Où pourrait-elle aller ? Grossir les rangs de l'A.I. ?

Une trentaine d'années de réussite pour une défaite.

Que le monde se tourne vers celui qui a fait ça.

Cordialement

Écrit par : absolom | 09/06/2014

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