10/12/2017

Le blues du dimanche soir

Ainsi donc Trump reconnaît Jérusalem comme capitale d’Israël, enterre les accords d’Oslo, déjà mal en point, sans aucune considération pour la population musulmane, se moquant de la réprobation quasi universelle qu’il suscite. Rapport de force oblige, il joue les Israéliens contre les Palestiniens, et tant pis pour les dégâts !

La TG du samedi accompagne la révélation d’un nouveau cas d’abus sexuel dans un collège du discours de Mme Calmy-Rey pour le 30ème anniversaire du bureau de l’égalité entre femmes et hommes et de prévention des violences domestiques. « On parle du malaise des hommes, des excès du féminisme (…). Ces doutes, ces interrogations sont parfois aussi portées par des femmes. Ne nous leurrons pas, elles visent, je parle des doutes et des interrogations, surtout à maintenir les rapports de pouvoir d’aujourd’hui entre les femmes et les hommes. Elles visent à maintenir le statu quo ». La position est claire : rapport de pouvoir, rapport de force, dans lequel il n’y a pas d’espace pour la nuance. Les femmes contre les hommes, et tant pis pour eux (qui sait, peut-être, un peu pour elles aussi) !

A Genève, le Cartel intersyndical décrète une grève qui n’apparaît légitime qu’à ses yeux et à ceux des partis politiques qui défendent leur fond de commerce. Difficile en effet de croire que l’employé du secteur privé va compatir : réorganiser les professions étatiques de manière à ce que la plupart d’entre elles soient améliorées, notamment dans celles qui emploient une majorité de femmes, est-ce si terrible ? Recapitaliser à hauteur de 4,7 milliards une caisse de pension qui menace sinon de réduire drastiquement ses prestations, à la condition de passer à une primauté des cotisations comme elle se pratique dans quasi toutes les caisses privées, est-ce inique ? Dénoncer un budget déficitaire avec l’engagement de 300 nouveaux postes, dans une période très tendue pour les finances du canton, voté par le centre gauche en commission, est-ce réaliste ? La grève est un rapport de force ; au-delà de celui qui l'oppose au Conseil d'Etat, le Cartel joue ici les fonctionnaires contre les privés ! Et tant pis si l’écrasante majorité de ceux-ci pense que ceux-là sont des enfants gâtés !

En 1989 tombait le mur de Berlin ; je me souviens très bien de la joie et de l’enthousiasme partagés à l’occasion de la fin du monde bipolaire. Faut-il donc, 28 ans après, que nous nous ingénions à construire de plus en plus de murs ?

J’ai le blues du dimanche soir.

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03/12/2017

No Billag, no solidarité

A mes yeux, le principe de solidarité est constitutif du système démocratique ; on ne peut, en effet, affirmer l’égalité des droits politiques sans s’efforcer de réduire les inégalités dans les autres domaines. La Suisse, avec ses trois minorités romande, tessinoise et romanche, en est le parfait exemple : sans le principe de solidarité, la majorité alémanique pourrait imposer ses diktats, générant ainsi un déséquilibre chaotique, nuisible à tous.

Le service public constitue la concrétisation institutionnelle du principe de solidarité. L’école, par exemple, traite chaque élève, quelle que soit sa situation socio-culturelle, de la même façon et met en place des dispositifs pour aider la minorité de ceux qui sont en difficultés.

L’initiative no Billag vise exactement le contraire. Il s’agit de démanteler le service public et d’ouvrir la porte au marché libéral qui, par essence, se nourrit de concurrence et de profit. Comment ne pas voir dès lors que les minorités en seront profondément victimes, puisqu’elles ne représenteront qu’une clientèle réduite, inintéressante en termes de rentabilité pour des entreprises privées ?

Bien sûr, chacune et chacun trouveront une émission de la TSR qu’ils détestent ! Peut-être la TSR peut-elle faire plus avec moins ?  Personnellement, je ne suis pas un grand consommateur de ce média, mais je lui suis reconnaissant de nous offrir, à mes fils et à moi-même, amateurs de foot, ces soirées de la ligue des Champions, avec le récapitulatif de tous les buts, prestation qui n’existe, à ma connaissance, nulle part ailleurs, sur une chaîne privée ou publique.

Toutefois, l’essentiel n’est pas de gloser sur le mérite ou le démérite de la TSR, mais bien plutôt de constater à quel point le mouvement qui suit la pensée blochérienne prend de l’ampleur. Il ne s’agit plus de prendre en compte une minorité, de rassembler par le biais d’un consensus laborieusement élaboré par toutes les parties, comme ça été le cas dans notre pays jusqu’à récemment ; maintenant, il faut affirmer un rapport de force, essentiellement basé sur la libre économie de marché, séparer les personnes (le Suisse de l’étranger, la Suisse de l’étranger),  cliver la société (majorité  contre minorités de langues et de cultures, gagnants contre perdants et tant pis pour ceux-ci) !

L’initiative No Billag, directement issue de cette mouvance, obtient 57% d’intentions de vote dans le sondage rapporté ce matin dans les médias. Elle est clairement anti-solidaire et, comme telle, menace l’esprit de notre démocratie. J’ose espérer un sursaut de conscience face à ce danger, mais vous avoue ma crainte : le vent dominant couvre les appels à la raison !

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15/11/2017

La séduction, mot tabou à l'école?

Je souhaite ici présenter l’entier de mon raisonnement pour compléter l’article paru dans la TdG de ce jour qui ne pouvait offrir la place nécessaire à sa totalité.

Le point de départ est une simple constatation : les jeux de séduction entre, schématisons, un homme adulte et une jeune fille adolescente existent dans le cadre extrascolaire ; ils sont reconnus comme tels et pénalement sanctionnés (abus sexuel sur mineur) lorsqu’il y a passage à l’acte, mais ne génèrent pas les mêmes émotions, en intensité et en nombre, que quand ils se produisent au sein d’une école. Il y a là une résonnance particulière, un parfum de tabou.

Quelle est la première mission d’un prof ? Faire naître l’intérêt pour sa discipline et les connaissances qu’elle procure. C’est-à-dire éveiller chez l’élève le désir d’apprendre, de savoir, de grandir, désirs qui ne sont pas équitablement répartis.

Et quel est le moyen pour éveiller le désir ? La séduction ! Pour un prof, elle peut être intellectuelle (il sait plein de choses et il cause bien !), pédagogique (il explique bien et gère sans problème la classe), humaine (il est ferme mais bienveillant et a le sens de l’humour). A mes yeux, rien de plus mortellement ennuyant (donc tuant le désir) pour les élèves qu’un prof peu intéressant, peu clair dans ses propos et sa gestion de classe, avec une personnalité falote. Je persiste donc : la séduction est au centre de la relation entre un enseignant et ses élèves. Attention toutefois à ne pas tomber dans le piège qu’elle comporte !

Dans le 4ème de couverture d l’essai de Caroline de Mulder, Libido sciendi, le savant, le désir, la femme, paru au Seuil, en 2012, on peut lire ceci : « Si le lien entre désir de connaître (libido sciendi) et désir érotique (libido sentiendi) se trouve déjà suggéré dans les Ecritures, il devient explicite depuis la Renaissance et joue un rôle crucial dans la configuration de la science moderne. ». C’est peut-être bien là que se niche le tabou que j’ai, semble-t-il, dérangé : il ne peut y avoir de lien entre la séduction intellectuelle ou relationnelle et la libido dans le cadre scolaire. Comme si prof et élève devaient laisser leurs attributs psychiques et physiques au vestiaire avant de rentrer en classe ! Deux arguments qui me sont opposés dans l’article me paraissent révélateurs ; le premier dissocie la matière du messager, définissant la connaissance comme passionnante parce que libératrice de l’ignorance. Certes, sauf que la grande majorité des élèves adolescents ne considèrent le savoir comme désirable que lorsqu’il est incarné dans une figure humaine. D’ailleurs, ils disent beaucoup plus souvent « il est super, mon prof de philo ! (ou d’histoire) » que « C’est super, la philo ! (ou l’histoire) ». Le second demande de mettre fin immédiatement lorsque des signaux de séduction sensuelle et sexuelle sont envoyés par un élève. Outre le fait qu’il admet l’existence de ce que le tabou veut nier, il relève du précepte moral évident. Bien sûr qu’il faut être « bon » prof et ne pas tomber dans le piège, mais un « méchant » a toujours été bon auparavant et ce qui m’intéresse, c’est justement pourquoi il a basculé un jour.

Un tabou, c’est sa fonction, est rassurant pour tout le monde, mais comme tout interdit, il n’autorise que la parole qui dénonce la transgression, qui la condamne, non celle qui l’explique et qui cherche à la prévenir !

Je plaide pour oser faire sauter ce tabou, oser parler de la séduction et du désir en milieu scolaire, tout en réitérant l’illégalité du passage à l’acte évidemment :
Aux enseignants, par l’information et surtout la formation (initiale ou continue), ce qui semble avoir été initié d’après le psychologue interrogé dans l’article mais
qui n’a pu atteindre les profs préalablement formés.
Aux élèves, par le canal de l’équipe médico-psycho-sociale des établissements ou par celui des éducatrices à la santé. Et de me réjouir du rétablissement des cours d’éducation sexuelle au Collège, supprimés l’année passée par manque de moyens et rétablis aujourd’hui !

Oser en parler publiquement aussi pour que la société prenne conscience que la seule manière d’avoir la garantie d’un risque zéro serait de ne plus enseigner qu’à distance, en ligne. Et encore…

21:38 Publié dans Air du temps, Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Facebook | | | |