24/06/2017

Darwin mis au ban turc

Un petit entrefilet dans la TdG de ce matin et un grand choc pour moi : les élèves turcs n’étudieront plus la théorie de l’évolution de Darwin, jugée « controversée et trop difficile à comprendre » !

Par conséquent, les petits Turcs n’apprendront désormais que le créationnisme, croyance (et non science) qui professe que la toute-puissance divine a créé ex nihilo le monde tel que nous le connaissons ; totale absurdité scientifique, cette théorie est, par exemple, soutenue à coups de millions par l’Eglise de scientologie américaine et défendue par les milieux chrétiens fondamentalistes de ce pays, comme par la plupart des Républicains de l’aile droite.

Le parallèle est frappant, car il illustre bien le nouvel axiome politique au niveau mondial : la lutte des classes marxiste, le néolibéralisme, les affrontements idéologiques gauche-droite sont dépassés, voire rendus obsolescents par l’opposition entre les défenseurs de la pensée rationnelle, scientifique, héritée des Lumières, et les tenants d’une pensée intuitive, inspirée par la religion, telle que l’Europe l’a connue au Moyen-Age, à l’époque des jugements de Dieu. L’illustration la plus frappante actuellement est, bien sûr, la lutte contre le terrorisme, mais elle ne saurait occulter les nombreux mouvements qui discréditent l’approche rationnelle et scientifique : le suprémacisme américain dont le vice-président est un adepte, mais aussi les ultra-catholiques polonais, hongrois et même français, pour ne citer qu’eux.

Il n’est pas besoin d’insister sur le danger que cette pensée religieuse et intuitive comporte dans son essence : l’Histoire nous en offre de multiples exemples, des Croisades jusqu’au génocide des peuples amérindiens, en passant par l’arbitraire des tribunaux de l’Inquisition.  On peut d’ailleurs noter au passage que la pensée issue d’une idéologie conquérante fonctionne sur le même schéma (culte d’un chef tout-puissant, obédience et obéissance aveugle, élimination de l’adversité).

Pour revenir aux élèves turcs, ils n’auront plus désormais la possibilité de faire un apprentissage fondamental, celui de la distinction entre croyance et science. Toute croyance est à respecter mais ressort exclusivement du domaine privé individuel, car aucune ne peut démontrer sa supériorité sur les autres (si ce n’est de manière dogmatique). En revanche, l’approche scientifique requiert l’expérience, la démonstration et la preuve, ce qui, de facto, sépare le vrai du faux. La pensée scientifique, fondée sur la raison, est bien celle qui a permis l’évolution des mentalités, auparavant assujetties aux préceptes religieux, l’apparition de l’esprit critique et celle des démocraties.

Quant à la Turquie, grande puissance clé dans cette région instable du globe, trait d’union entre l’Europe et le monde musulman, elle prend le chemin terriblement inquiétant d’une autocratie théocratique. Erdogan, renforcé par son référendum sur l’extension de ses pouvoirs et les purges immenses qui ont suivi le prétendu putsch des partisans de Gülen, éradique complètement l’héritage d’Atatürk et éloigne de plus en plus son pays des démocraties occidentales pour se rapprocher d’une gouvernance politique religieuse, comme celle de l’Iran. Voilà qui n’augure rien de bon pour l’avenir !

 

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05/05/2017

quelle démocratie?

L’élection française ne parvient pas à mobiliser mon attention, principalement par le caractère d’outrance qu’elle revêt. Je ne peux m’empêcher de comparer le mode démocratique de nos voisins avec le nôtre et de trouver, en tout chauvinisme, ce dernier largement supérieur. Selon moi, cela tient à la formidable importance accordée au président dans la démocratie française (ou américaine), sans commune mesure avec celle de l’un des 7 sages qui nous gouvernent. Je vois deux principales conséquences négatives à une démocratie « présidentielle ».

Tout d’abord, la personnalisation de la politique. Non seulement elle réduit toute idée en tant que telle à son incarnation physique dans le ou la candidat-e, plaçant ainsi au second plan le contenu programmatique du débat au profit des compétences ou des faiblesses personnelles des candidats, des informations vraies ou fausses sur leur vie, mais elle accrédite l’idée d’un homme (ou d’une femme) providentiel qui sauvera le pays. Or, quel que soit la personne à la tête d’un Etat, quelles que soient ses compétences et sa valeur, elle ne peut gouverner seule et doit compter avec le reste de l’appareil politique et avec la population. Le meilleur exemple est donné par les difficultés rencontrées par Obama, pourtant pétri de qualités, ou Hollande (qui lui n’a pas fait le détour par la boulangerie), à pouvoir réaliser leurs projets politiques. A contrario, avoir 7 dirigeants avec un –e président-e tournant garantit que les décisions importantes sont prises en collège et qu’aucun des 7 ne peut imposer son point de vue. De plus, l’élection par le Parlement du Conseil fédéral est un bijou byzantin et sophistiqué de recherche d’équilibre et de consensualité ; celui qui ne joue pas ce jeu, comme Blocher, est éjecté par le système.

Ensuite l’alternance du pouvoir. Le président déçoit, forcément, inexorablement, car il est impossible d’être providentiel pour tout le monde. L’opposition exploite à fond les déceptions, avive les rancœurs de ceux qui l’avaient élu et qui se sentent frustrés qu’il ne tienne pas ses promesses, et gagne à l’élection suivante. Alors, la nouvelle équipe se dépêche de détricoter ce que la précédente avait tissé et de remplacer l’ancien ordre par le nouveau, évidemment de meilleure qualité à ses yeux. Puis l’histoire se répète, élection après élection. La petite Suisse, elle, ne connaît pas de coups de barre à 180 degrés ; la nave va, certes lentement, mais privilégiant toujours le compromis, qui relativise les frustrations, et la continuité à l’inverse des brusques changements de cap. Il faut ici saluer le travail peu connu et opiniâtre effectué par les parlements, tant fédéraux que cantonaux, afin de décliner le fameux « consensus helvétique » dont on se moque de la mollesse mais qui nous garde de l’alternance destructrice.

Bien sûr, je ne voudrais pas que les Français confient leur pays ce dimanche à une femme providentielle extrémiste, mais, égoïstement, je suis surtout soulagé d’être citoyen suisse !

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04/03/2017

Nationalisme, le retour?

La position de Benoît Genequand contre la libre circulation des personnes participe évidemment du courant nationaliste qui a le vent en poupe et traverse une bonne partie des pays à l’heure actuelle : la vague bleu Marine, les 5 étoiles, le trumpisme ou les partis d’extrême droite scandinaves partagent avec l’UDC suisse le slogan  « les nôtres d’abord ! » et la détestation de l’économie libérale ainsi que des élites, sourdes aux préoccupations du peuple.

La critique est partiellement fondée et doit être entendue, d’ailleurs elle l’est amplement ! Mais la posture qui la soutient pose à mes yeux problème. Le nationalisme, à ne pas confondre avec le patriotisme qui incarne l’amour de sa patrie, est une théorie politique qui affirme la prédominance de l’intérêt national par rapport aux intérêts des classes et des groupes qui constituent la nation ou par rapport aux autres nations de la communauté internationale. Un bel exemple est donné par l’initiative « Le droit suisse au lieu des juges étrangers », sur laquelle nous serons appelés à voter, dont l’application entraînerait la dénonciation des traités internationaux en cas de conflit d’obligations entre le droit suisse et le droit international. Par exemple, un traité économique ou scientifique pourrait être dénoncé au détriment des entreprises d’exportation helvétiques ou de la communauté scientifique, comme des autres pays signataires.

On le voit, l’exercice de la théorie nationaliste présuppose deux éléments : d’un côté, la non prise en compte d’intérêts sectoriels soumis à l’intérêt national et de l’autre, une constante mise en concurrence des différents pays. Or, la Suisse, formée de 4 populations différentes avec 4 langues et cultures différentes, est forcément non compatible avec le sentiment nationaliste, celui de former une communauté nationale en fonction des liens (langue, culture) qui unissent ses citoyens ; en effet, c’est la nécessité de prendre en compte l’ensemble des intérêts différents, voire divergents, de nos 4 régions et la recherche constante d’un compromis entre raison d’Etat et raisons particulières qui nous a permis de traverser l’histoire, sans que n’éclate notre Confédération. En revanche, le nationalisme, apparu à la fin du XVIIIème siècle, a jeté les Etats-nations européens en une compétition féroce, d’abord colonisatrice, agrandissant ainsi leur force et leur puissance, ensuite guerrière au travers de deux guerres mondiales, la seconde résultant de la frustration nationaliste allemande.

Le discours de Benoît Genequand, comme celui de l’UDC, véhicule donc un risque majeur, celui de chanter une époque où chaque pays devait s’imposer, intérieurement comme extérieurement, gonfler au maximum ses muscles pour servir l’idéal de Nation, avec le corollaire inévitable de conflits internes et internationaux. Dans une telle compétition, la petite Suisse, avec son absence de matières premières, son économie d’exportation (un franc sur deux vient de l’étranger), la petitesse de son marché intérieur et le vieillissement de sa population qui ne peut être atténué que par une immigration conséquente, serait, ma foi, fort mal placée…

17:37 Publié dans Air du temps, Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (31) | |  Facebook | | | |